
Administrateur scénariste
Paris (France)
Texte publié
le 30 octobre 2002
Texte suivant »
1305 lectures
Shopping
Une petite brise phéromonale me tire du sommeil léger où le voyage en frelon m'a plongé malgré moi. Le petit appareil monoplace a planté ses pattes articulées dans l'acier d'une large plate-forme de stationnement rapide. Un écran holographique apparaît, m'enjoignant à quitter l'appareil après avoir réglé la course. Une fois le contrôle bancaire effectué, la porte s'ouvre, et je peux descendre jusqu'à un petit ascenseur qui émerge de la plate-forme.
Maintenant, il s'agit d'être efficace. Un coup d’œil à ma montre optique m'indique qu'il me reste trois bonnes heures avant l'échéance fatale : le dîner qu'organise ma femme Anita pour son soixantième anniversaire. J'aurais pu, bien sur, passer une neurocommande depuis mon bureau, mais le délai de livraison aurait été trop juste d'ici le dîner, et je ne veux pas que ma femme ne reçoive mon cadeau pour elle qu'après ceux de toutes ses amies. Me voila donc immergé dans un hypermarché, envahi par les ménagères du Sixième Etat, deux jours seulement après les dernières célébrations de la Fête du Salaire.
Une phérobrise d'appétit m'indique que l'ascenseur est arrivé à l'étage désiré. En adressant un sourire à la jeune femme qui occupait avec moi la cabine de transport, je plonge dans la masse grouillante des consommateurs, en essayant de me frayer un passage jusqu'à l'allée centrale. En levant les yeux, je vois une nuée de robots publicitaires, sans doute alléchés par ma récente affectation au Second Etat, fondre sur moi en brandissant slogans fracassants, musiques entraînantes et odeurs appétissantes. Dans une telle situation, il n'y a qu'un seule chose à faire : courir !
En évitant l'assaut, je me retrouve par hasard dans un magasin présentant divers articles de sports sub-aquatiques, dont le nouveau Fileur XA510i, offert à moitié prix contre une autorisation publicitaire quotidienne. L'odeur du plastique subaquatique envahit soudainement mes narines sans aucune résistance, me plongeant dans un délice de souvenirs de parties de Fileur endiablées avec les collègues du bureau... La frustration immense que j'ai ressentie lorsque Luka m'a dépassé à quelques centaines de mètres à peine de la ligne d'arrivée... Tout cela à cause de mon vieux Fileur qui tient si mal dans les lignes droites... Bien sur, avec mon salaire de Second Etat et en revendant mon vieux fileur, je pourrais maintenant m'en payer un nouveau... Comme par exemple le nouveau XA510i, qui est justement en promotion...
Un éclair me tire de ma rêverie. C'est ma montre optique, qui m'indique qu'il me reste maintenant moins de deux heures avant le dîner d'Anita. Ce qui signifie que j'ai passé une heure à flâner dans les rayons du magasin de subaqua, le dernier endroit où je pourrais trouver un cadeau pour ma femme. En prenant soin de m'assurer que les robots publicitaires ne sont plus en vue, je quitte à regret le magasin, et me plonge à nouveau dans la contemplation des vitrines holographiques de l'allée centrale, à la recherche d'une idée de cadeau.
Car, je dois bien l'avouer, je n'ai strictement aucune idée de ce que je pourrais lui offrir. Il y avait bien sa liste automatique, qui aurait pu me choisir un cadeau adapté à son profil psychologique, qui lui ferait forcément plaisir, mais la liste en question a déjà été pillée par ses amis et... est-ce que je veux vraiment lui faire plaisir ? Cela fait près de trente anniversaires que je m'efforce de trouver un présent original et plaisant, que je passe des semaines à parcourir les neuro-boutiques pour trouver LE cadeau qui correspond le plus à ses désirs, refusant de céder à des artifices de sélection numérique. Et elle, que m'offre-t-elle ? L'année dernière, un neuro-disque "Comment perdre du poids en buvant de la bière ?". Celle d'avant, pour mes propres soixante ans, un autre neuro-disque, sur le thème "Satisfaire sa femme en relativisant ses propres besoins."
Non, c'est décidé, cette année, je lui offrirais quelque chose de sordide, de morbide, d'humiliant, de désagréable, pour me venger de tous les cadeaux d'anniversaire qu'elle a pu me faire subir ces dernières années.
A un moment, je passe devant l'holovitrine d'un magasin dont l'enseigne indique "Animaux synthétiques agressifs". Mon regard s'arrête sur un écran où l'on voit un énorme serpent dévorer, non sans une certaine élégance, une couvée toute fraîche de petits poussins duveteux, qui me rappelle étrangement ces bestioles pialliantes que ma femme élève dans la véranda. Je m'informe auprès du robovendeur, qui m'indique qu'il s'agit bien du repas quotidien du serpent.
- Ces animaux sont génétiquement modifiés pour ne pas s'attaquer aux humains, mais si l'un de ces poussins se trouvent à moins d'une centaine de mètres du serpent, il ne vivra pas plus d'une heure, quel que soit la protection qui les sépare.
Le cadeau idéal.
- En avez-vous en stock ? C'est pour offrir.
- Nous n'avons aucun animal en stock, monsieur, mais nous pouvons le fabriquer en une demi-heure.
- Ce sera parfait.
Alors que je sors ma carte de crédit, un écran publicitaire se jette sur moi pour m'inciter, comme toujours au moment de payer, à choisir plutôt un autre achat. Celui-ci vante les mérites du magasin d'en face, qui vend non pas des animaux synthétiques, mais de véritables humains, clonés à partir de volontaires, programmables très simplement à partir d'un ordinateur. On y voit un petit garçon blond courir dans un champ de blé, avant de se serrer dans les bras d'une dame âgée. "L'illusion est parfaite", nous assure la grand-mère à la fin de la publicité.
Non sans émotion, je repense à nos trois filles, et au fils qu'Anita a toujours voulu avoir, en vain. Ne serait-ce pas un beau cadeau, pour ses soixante ans ? N'est-ce pas l'occasion de laisser de côté nos vieilles querelles, de lui montrer que je vaux mieux qu'elle, que ses attaques mesquines glissent sur moi et que je suis encore capable d'affection pour elle ?
- Oubliez le serpent, dis-je au robovendeur, en m'élançant jusqu'au magasin d'en face.
De l'autre côté de la rue, le vendeur est humain. Je m'en étonne.
- Il faut garder à l'esprit, me répond le petit homme, que les produits que nous vendons sont, d'une certaine manière, des robots, même si leur apparence est humaine. Il aurait été indécent de les faire vendre par un autre robot. Que penseriez-vous si, en allant chez le boulanger acheter votre baguette, un pain au chocolat vous vantait les mérites des croissants au beurre ?
En ricanant, il avance vers moi un écran holographique présentant les divers produits de son catalogue.
- C'est inutile, je sais déjà ce que je veux. En combien de temps pouvez-vous synthétiser le petit garçon blond que l'on voit sur vos publicités ?
- Ha ! Je vois, monsieur est un homme pressé ! Mais ne faites pas un achat trop rapide, sans au moins un petit tour d'horizon de notre catalogue, vous pourriez le regretter. Savez-vous que nous pouvons par exemple synthétiser avec beaucoup de réalisme n'importe quel membre de la famille ? Un fils, une mère, mais pourquoi pas un grand-père, une tante, une belle-mère...
- Une belle-mère ?
- Une belle-mère, oui ! Mais nous en vendons très peu : qui voudrait synthétiser un être aussi désagréable et vicieux qu'une belle-mère ?
Visiblement satisfait de sa plaisanterie, l'homme ricane bêtement.
- Et vous dites que l'on pourrait donner à ce... à ce membre de la famille n'importe quel caractère, et qu'il serait totalement indiscernable d'un humain pour un observateur non informé ?
- Absolument.
Et dire que j'ai failli offrir un boa génétiquement modifié à ma femme !
- En combien de temps pouvez-vous synthétiser une belle-mère affreusement vicieuse et désagréable ?
En ricanant toujours, l'homme manipule la télécommande de la vieille femme qui, à peine activée, se met à brailler une série assourdissante de plaintes diverses, à tel point que les passants dans la rue s'arrête pour voir ce qu'il se passe dans le petit magasin. Après qu'il l'ait désactivé, je demande au petit homme :
- N'avez-vous pas un peu exagéré son caractère ?
- Hum, ce n'est peut-être qu'une question de réglages. Belle-maman est un appareil très subtil.
- Que cela soit bien clair : je veux qu'elle soit un calvaire pour ma femme, pas pour tout l'immeuble. Peut-on encore ajuster son caractère ?
- Non, pas vraiment après la synthétisation, mais...
- Mais quoi ?
Le petit vendeur semble soudain préoccupé par ma carte de crédit, que je menace de ranger dans mon portefeuille.
- Mais notre société se fera un plaisir de vous offrir une seconde belle-mère plus adaptée à votre besoin !
- Vous voulez rire ? Qu'est-ce que je ferais d'une seconde belle-mère ?
- Et bien... Ce sera doublement plus embêtant pour votre femme !
Il n'en faut pas plus pour que je sois séduit par le sadisme d'un tel stratagème.
- Et voila, annonce le petit homme visiblement soulagé, en me rendant ma carte de crédit : deux belles-mères pour le prix d'une !
- Pour le cri d'une, vous voulez dire.
Et, satisfait par ce bon jeu de mot, je quitte le magasin avec une belle-mère désagréable et une autre vicieuse. Ma montre optique m'avertit que je serais probablement en retard au dîner de ma femme, d'au moins une quinzaine de minutes, mais peu importe. J'aurais l'excuse de ces deux belles-mères que j'ai du aller chercher, et qui vont devoir habiter avec nous quelques temps. En montant dans le double frelon, je frissonne d'impatience, en commençant déjà à imaginer de quelle façon je lui annoncerais l'invraisemblable nouvelle.
Déjà, les deux vieilles se disputent pour savoir laquelle des deux montera à l'avant du véhicule.aquelle des deux montera à l'avant du véhicule.
Texte suivant »
|
Posté le 22 avril 2006 à 00h18
|
|
|
Membre funambule 74 messages |
c'est dommage, les anciens commentaires ont disparus. snif. en gros, c'est avec plaisir que je l'ai relu |
|
Posté le 18 décembre 2006 à 18h47
|
|
![]() Membre pensif et rebel 15 messages |
mouahahahahah!!!!! j'ai adorééééééééé!!!! Wow ce texte c'est une bombe! science fiction compréhensible (c'est pas toujours le cas...), excellent équilibre entre ce que nous connaissons et ce que tu décris (je me comprends)... et surtout cynique et sarcastique à souhait! haha 2 belles mères pour le prix d'une, ça amuserait mon père! tes mondes me fascinent toujours autant...;) merci ____________ et ce n'est que mon humble avis... |
Répondre dans ce fil de message