Le Cahier Noir

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Clément

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Paris (France)

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Texte publié
le 9 janvier 2004


Dernière modification
le 25 février 2007


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nouvelle science-fiction oceane enfance

L'Eglise de L'Amour



[b]Personnages :[/b]

  - Esteban, un jeune garçon

  - Ludivine, une jeune fille

  - La jolie petite fille, une petite fille

  - La mère (des trois enfants ci-dessus)

  - Le maire, mari de la mère et maire de la mairie

  - Le Rockeur, un artiste.

  - Le professeur Citron, un inventeur génial

  - Anatole Branquion, un journaliste

  - Charles Baudelaire, un vigile

 

 

 

  En quelques années, grâce à l'industrie florissante des usines LEN Corporation, premier producteur d'électricité sur Océane, Petite-Ville-De-Taille-Moyenne était devenue une gigantesque et fourmillante métropole, à la pointe de la modernité, de l'humanisme et de la culture. Ce matin là - une chaude matinée d'automne - un disque argenté glissait lentement au-dessus de la ville, renvoyant par éclairs quelques rayons du soleil. Tout autour de la plateforme, les véhicules des Forces de l'Ordre patrouillaient en dessinant un périmètre de sécurité dont étaient exclus à grands renforts de coup de matraque voitures et tapis volants trop curieux.

  Quelques centaines de mètres plus bas, au sommet de la plus haute tour de la ville qui abritait la Mairie, se tenait comme chaque matin le Conseil Municipal. Le maire écoutait attentivement ses conseillers énoncer les différents problèmes du jour.

  « Les oiseaux migrateurs réfugiés demandent qu'on leur offre l’asile, disait le Conseiller Ecologique, et que soient construits des abris où ils pourront loger cet hiver.

  - Faites, répondait le maire, c'est bientôt la saison de la chasse citadine.

  - La grande horloge de l'Avenue de la Parcimonie réclame une nouvelle aiguille des minutes, disait le Conseiller Temporel, et refuse qu'on lui accroche les traditionnelles décorations des fêtes de fins d'années.

  - Je me demande, grommelait le maire, quel est le crétin qui a inventé l'intelligence artificielle.

  - Les membres de la délégation du Peuple des Poulets qui doit nous rendre visite dans un mois, disait le Conseiller aux Affaires Extrahumaines nous ont cordialement demandé de mettre en place une tribune adaptée à la taille des spectateurs poulets pour le grand défilé.

  - Il n'y a qu'à distribuer des coussins antigravité pour tous ces petits poulets, suggéra le maire en s'esclaffant. »

  Tous les conseillers l'imitèrent et pouffèrent de rire, à l'exception du Conseiller aux Affaires Extrahumaines, qui était lui-même un poulet.

  « De plus, les autruches anorexiques d'usine se plaignent d'avoir trop à manger, et menacent de travailler trop si on ne réduit pas leur alimentation.

  - Prescrivez un régime, s'exclama le Conseiller Electrique. Nous ne pouvons pas produire de l’électricité à perte !

  - On ne peut pas leur donner moins ! s'exclama le Conseiller Alimentaire. Les producteurs de graine vont faire faillite !

  - Elles disent que c'est du gâchis, rétorqua le Conseiller aux Affaires Extrahumaines.

  - Dans ce cas, réduisez les doses de moitié, et ne leur donnez rien à manger pendant une semaine pour les satisfaire... Nous nous débarrasserons du surplus en leur offrant une prime de fin d’année, conclut le maire en ricanant. »

  Car, si le maire était un homme politique, il était également homme d'affaire, en qualité de président directeur général de LEN Corporation et heureux possesseur de toutes les usines d'électricité de la ville. Il avait réussi à obtenir ce nouveau titre en épousant la femme de l'ancien directeur qui avait un jour disparu sans laisser de traces.

  « C’est mon tour, dit le Conseiller Culturel tout heureux de pouvoir parler. Le Rockeur achève sa tournée mondiale et va donner ce soir un grand concert de notre ville...

  - Je ne vois pas en quoi c’est un problème, s’indigna le Conseiller de la Mise en Réponse.

  - A vrai dire, moi non plus, répondit le Conseiller Culturel d’un air gêné, alors que tous les autres conseillers commençaient à ricaner, je ne vois pas qui a bien pu ajouter à la liste un problème aussi peu problématique.

  - C’est moi, grommela le maire, et tout le monde s’arrêta de rire. Vous ne voyez donc pas ? Ce Rockeur connaît un succès immense, ses disques se vendent par millions, les plateformes de concert où il se produit sont toujours pleines à craquer – on dit même que celle de Bradycardie a effectivement craqué l’autre soir – et il n’y a pas une jeune fille dans toute la ville qui ne rêvent pas de l’épouser. »

  Personne ne dit rien. Visiblement, les conseillers ne voyaient pas où il voulait en venir.

  « Enfin, ce n’est pas très compliqué ! Je sais de source sûre que cet homme a un moyen très particulier qui lui permet d'être aimé à ce point, et de tout le monde. Si seulement nous connaissions ce secret, nous pourrions l'utiliser à notre avantage et aucun obstacle ne se dresserait plus devant nous. Sans parler de l’intérêt philosophique évident d’une telle enquête ! Mes chers conseillers, je vous demande de me suivre sur le chemin du savoir, et de vous pencher avec moi sur l’un des plus vieux mystères de l’humanité. »

  Le maire prit une inspiration, gonfla sa poitrine avec importance, et dit :

  « Celui de l’amour ! »

  Les conseillers échangèrent des regards perplexes.

  « Bien entendu, remarqua le Conseiller de la Mise en Réponse, la question est importante… mais quel intérêt cela peut-il avoir pour nous ?

  - Enfin, c’est évident ! s’exclama le maire, avec un rien d’agacement dans la voix. Si nous pouvons nous faire aimer autant que ce rockeur, alors nous sommes sûr de remporter sans aucune difficulté les prochaines élections !

  - Quelles élections ? demanda le Conseiller Electoral, qui ne parlait pas très souvent. Nous avons pris le pouvoir par la force et nous n’avons jamais organisé d’élections.

  - Justement ! Si nous sommes sûr de les remporter, alors nous pouvons organiser des élections sans courir aucun risque ! »

  Les conseillers hochèrent la tête en murmurant. Il semblait qu’ils commençaient à juger l’idée du maire très astucieuse.

  « Mais comment allons nous faire pour connaître le secret du Rockeur ? demanda le Conseiller au Budget avec angoisse. Les espions professionnels coûtent très cher et notre budget ne nous permettrait pas de…

  - Aucun soucis, coupa le maire. Je me charge de ce point. Est-ce quelqu’un veut soumettre un autre problème ? »

  ll commençait déjà à ranger ses dossiers, mais un tout petit conseiller, assis dans un coin sombre, leva la main avec la timidité. C’était le plus jeune membre du conseil municipal, et les autres ne lui accordaient pas une grande estime, car il était stagiaire. Il rougit lorsque le maire se tourna vers lui.

  « Oui, Conseiller Inutile, que voulez-vous ? demanda le maire avec impatience.

  - C’est au sujet de mon petit frère, dit timidement le tout petit conseiller. Voilà… il s’est ouvert le doigt ce matin avec un couteau à beurre. Je lui ais immédiatement fait un pansement, mais il se plaint d’avoir encore mal et je ne sais pas quoi faire.

  - Je crains que dans ces cas-là, il n’y ait plus qu’une seule solution : faire un bisou sur le pansement pour faire disparaître miraculeusement la douleur, conclut le maire en ricanant, et tous les autres conseillers l’imitèrent. »

  Puis il laissa tomber le dernier dossier dans son cartable, et sortit de la salle d’un air solennel.

 

 

***

[j]

 

  En rentrant chez lui le soir après une longue journée de travail, le maire fut heureux de trouver le dîner servi et toute sa petite famille assise autour de la table.

  « Comment s’est passé ta journée, mon chéri ? » demanda sa femme.

  C’était une femme grande et maigre, au visage pâle et crispé, aux longs cheveux noirs, qui semblaient toujours sur le point de fondre en larmes. Tout en disant cela, elle laissait tomber d’une boite une grande quantité de pilules qu’elle avala avec un verre d’eau.

  « Ma foi, très bien. Il y avait une réunion du Conseil Municipal à la Mairie ce matin. Nous avons longuement parlé du Rockeur, vous savez, ce chanteur qui va donner un concert ce soir sur la plateforme atmosphérique, ajouta-t-il en jetant un coup d'oeil aux trois enfants. »

  Les trois enfants sursautèrent. Ils n’étaient pas à proprement parler les enfants du maire, puisque leur véritable père était le précédent mari de leur mère. Mais suite à disparition de l'ancien père, à défaut d’un testament, tous ses biens étaient revenus au maire lorsqu'il avait épousé la femme de l’ex-directeur, et il considérait avoir hérité de ses enfants au même titre que de ses usines.

  « Vous voyez de qui je veux parler, n’est-ce pas ? » dit le maire d’un air étrange.

  Esteban étouffa un rire. Il était le plus vieux des trois enfants, même s’il n’était encore qu’un jeune garçon. Il avait des cheveux bruns en désordre qui lui tombait sur les yeux, et portait une combinaison de pilote stratosphérique dont émergeait différents tubes, et qui était frappée du sigle de son équipe de course favorite.

  « Ce sale type qui se déhanche comme une femmelette, dit-il en riant.

  - Ce n’est pas un sale type, répondit Ludivine, ses chansons sont très belles et parlent de choses très importantes. »

  Ludivine avait à peine un an de moins que son frère. Ce soir-là, ses cheveux étaient longs et blonds, mais il était rare qu’ils aient la même teinte deux soirs de suite. Elles portaient des vêtements très larges et déchirés de toute part. Elle avait du les arranger elles-mêmes à l’aide d’un découpeur moléculaire, parce qu’elles n’avaient pu trouver de vêtements prédéchirés en magasin.

  « Par exemple, poursuivit-elle, il dit que l’amour est comme l’océan, que quand on le regarde, ça fait rêver !

  - Et quand on plonge dedans, on boit la tasse, ajouta Esteban.

  - Ne vous disputez pas, gronda la mère, au bord des larmes. Sinon je vous envoie passer vos vacances chez le Vieil Ermite ! »

  A ces mots, les trois enfants se figèrent de terreur.

  « L’amour que les gens portent à ce chanteur est tout à fait extraordinaire, glissa le maire pour recentrer le sujet. Nous en parlions encore ce matin à la mairie.

  - C’est la beauté de sa poésie, assura Ludivine.

  - C’est son sourire de bœuf, corrigea Esteban.

  - Et pourquoi n’iriez-vous pas ensemble à ce concert ? suggéra la mère, qui avait visiblement du mal à suivre la discussion. Vous pourriez emmener votre sœur. Ca te ferait plaisir, n’est-ce pas ma chérie ? »

  La jolie petite fille regarda sa mère avec un sourire figé, mais ne répondit pas. Elle n’était pas physiquement muette, mais elle n’avait jamais rien dit depuis le jour de sa naissance, dont on estimait qu’elle remontait à approximativement six ans plus tôt. Ses cheveux très noirs lui tombaient juste au-dessous des oreilles, ses grands yeux observaient toujours le monde avec curiosité, et il manquait quelques dents à son sourire. Elle n’était pas spécialement jolie, à vrai dire, mais personne ne l’avait jamais appelée autrement que la jolie petite fille depuis son baptême. Comme à son habitude, donc, la jolie petite fille ne dit rien, et sa mère fondit en larmes.

  « Allons, dit le maire tandis que sa femme avalait une poignée de pilules anti-larmes, je suis certain que la mairie offrirait une grosse récompense à qui mènerait une petite enquête sur le sujet. Pourquoi ne pas aller là-bas pour vous rendre compte par vous-même ?

  - Plutôt mourir, grinça Esteban.

  - J’aimerais beaucoup, dit Ludivine avec regret, mais je dois absolument rédiger le tract que le Front de Libération des Bébés Phoques Torturés distribuera pendant le défilé du Peuple des Poulets.

  - Allons, les enfants, dit le maire avec insistance, vous pourriez rendre ce service à votre mairie. Autrefois, à l’époque où mes ancêtres fondèrent cette ville…

  - Oh non, chuchota Ludivine, il va encore nous raconter cette histoire assommante de manipulation génétique et de bataille spatiale ! Esteban, fais quelque chose !

  - C’est d’accord, grommela Esteban, j’irais enquêter. »

  Quelques temps plus tard, lorsque la table fut débarrassée et les enfants montés dans leur chambre, le maire s’approcha du communicateur familial avec un sourire malicieux, et envoya un courrier aux autres membres du conseil pour leur indiquer qu’il avait recruté gratuitement des espions et qu’ils pouvaient commencer dès maintenant à organiser les élections.

 

 

***

[j]

 

  « J’ai un plan infaillible, dit Esteban en entrant dans la chambre de Ludivine.

  - Raison de plus pour que je ne vienne pas, dit aussitôt sa soeur. Ton dernier plan infaillible a failli tous nous tuer. »

  La jolie petite fille hocha la tête d’un air rêveur. Ludivine tourna une molette et appuya sur un bouton, ce qui eut pour effet d’éclaircir son fond de teint.

  « Oui, enfin, la dernière fois… commença Esteban. Mais pourquoi est-ce que tu te maquilles comme ça ? Tu as besoin d’être si belle pour écrire un tract ?

  - Le défilé n’aura lieu que le mois prochain, j’ai tout le temps de le rédiger, dit Ludivine en appuyant sur le ventre d’une réplique miniature du Rockeur, qui se mit à chantonner d’une voix nasillarde : Amour, amour, amour.

  - Attends… murmura Esteban, tu ne vas me dire que tu vas au concert ?

  - J’ai rendez-vous avec Cerise, Pimprenelle et Mathurine sur la plateforme. Elles non plus n’ont rien dit à leurs parents. C’est beaucoup plus excitant de le faire en cachette, ajouta Ludivine en frémissant d’impatience.

  - En cachette ? Mais notre père a dit que…

  - Ce n’est pas notre père ! s’exclama Ludivine avec colère. C’est tout juste notre maire.

  - C’est le seul père qu’on ait depuis que le notre nous a abandonné ! rétorqua Esteban. »

  Mais Ludivine fit comme si elle n’avait rien entendu. Elle secoua la tête pour remettre en place ses cheveux roux coupés au carré, et recula son visage pour admirer le résultat dans le miroir holographique. Puis elle ouvrit un tiroir dont elle sortit un petit paquet et s’agenouilla devant la jolie petite fille.

  « Toi, au moins, tu ne pactises pas avec l’ennemi, lui dit-elle. Je voulais t’offrir ça pour ton anniversaire, mais comme on ne sait pas quand c’est, de toute façon… Tiens. »

  Et la jolie petite fille prit des mains de sa soeur le petit paquet, qu'elle s’empressa d'ouvrir. Elle en tira un petit miroir entouré de boutons qu’elle examina d’un air perplexe.

  « C’est un miroir-maquilleur de poche, expliqua Ludivine, j’ai pensé qu’il pourrait te servir maintenant que tu es assez grande pour aller à l’Ecole. »

  La jolie petite fille rangea le miroir dans sa poche, en s’efforçant d’avoir l’air heureuse.

  « Tu as oublié quelque chose, dit alors Esteban avec un sourire moqueur. Comment est-ce que tu comptes te rendre à la plateforme de concert, sans véhicule ? J’imagine que tu ne vas pas demander à notre maire de te programmer un tapis volant.

  - C’est là que tu interviens dans mon plan infaillible, Esteban, répondit Ludivine sans même regarder son frère. Puisque tu as l’amabilité de te rendre à la plateforme pour ton enquête, tu pourras m’y déposer un peu avant le concert. Maintenant, si tu veux bien avoir l’amabilité de quitter ma chambre, j’aimerais me changer. »

  Esteban ouvrit la bouche pour répondre, mais les mots n’atteignirent jamais ses cordes vocales, et il se contenta de regarder sa sœur d’un air dépité. Lorsqu’il se tourna vers la jolie petite fille pour lui demander si elle aussi était dans le coup, elle sourit et lui fit un clin d’œil.

 

 

***

[j]

 

  « Voici mon plan. » dit Esteban.

  Il se trouvait, en compagnie de sa plus jeune soeur, sur le parking de la plateforme de concert. De nombreux véhicules volants, principalement des voitures et des bicyclettes, avaient été attachés par leurs propriétaires à des piquets plantés dans le sol, afin qu’ils ne s’envolent pas en leur absence. Par chance, peu de gens étaient venus en tapis, et Esteban n’eut aucun mal à trouver un piquet pour attacher le sien dans le secteur réservé aux véhicules pliables. Dès l’atterrissage, la jolie petite fille avait formulé le vœu silencieux de rester avec son frère, et Ludivine s’était enfoncée dans la foule à la recherche de ses amies.

  « On va s’introduire dans le système de ventilation. »

  Esteban tenait dans sa main un petit disque qui projetait une image en trois dimensions de la plateforme, une réplique exacte qu’il avait pu trouver sur le Réseau et dont il espérait qu’elle était à jour. La jolie petite fille regardait le petit hologramme avec appréhension.

  « Une fois qu’on aura désactivé le rayon à neutron qui désintègre les déchets, on pourra passer sans danger à travers le recycleur, et parvenir dans le couloir d’aération juste au-dessus de la loge de notre cible. »

  Esteban manipula le plan, et tira vigoureusement sur un de ses coins, ce qui eut pour effet d’en agrandir considérablement les détails. On voyait maintenant très nettement un couloir vertical au sommet duquel se trouvait une bouche d’aération.

  « C’est ici. La bouche d’aération est à deux mètres du sol, je suis trop petit pour regarder au travers, mais si tu montes sur mes épaules, tu pourras regarder au travers et tout me raconter, d’accord ? »

  La jolie petite fille fit un petit mouvement de la tête, qui ne ressemblait en rien à un acquiescement.

  « Ecoute, Jol’, je sais que tu n’aimes pas trop… parler, mais tu peux faire un effort pour cette fois, non ? C’est très important, il faut absolument que je sache ce qui se passe dans cette loge ! »

  Tout en disant cela, Esteban avait rangé le disque holographique dans sa poche, et posé sur sa sœur un regard grave, quoique peu convaincu, espérant un mot de sa part. Au lieu de ça, elle se contenta de sourire et de sortir de sa poche le petit miroir-maquilleur, en mimant très explicitement l’usage qu’elle comptait en faire.

  « Génial, s’écria Esteban. Au moins, on aura trouvé une utilité à ce… truc. »

 

 

***

[j]

 

  Le trajet fut plus facile qu’Esteban ne l’avait craint. Du moins une fois qu’ils eurent franchi le recycleur dont le rayon à neutrons se réactivait automatiquement au bout de six minutes, et non neuf, comme l’avait lu Esteban en tenant la carte à l’envers. Ils s'en sortirent sans autre dommage qu’une large brûlure noire sur la robe de la jolie petite fille à l’endroit où le rayon l’avait frôlée. Ils se trouvèrent au bout d'un certain temps au-dessus d’une bouche d’aération qui leur permit d’observer une file d’attente devant la loge.

  « Ce sont des journalistes qui viennent interviewer le Rockeur, chuchota Esteban. On est tombés au bon moment. »

  En effet, les hommes à l’air sérieux marmonnaient tout le mal qu’ils allaient dire du rockeur, sur ses mélodies pompeuses, ses textes mièvres, son allure pathétique et ses vêtements ringards, autant de vérités dont Esteban se délectait. Pourtant, lorsque la porte s’ouvrit, et qu’un journaliste barbu quitta la loge, il avait l’air radieux, tenait à la main une poupée à l’effigie du Rockeur, et murmurait tout bas, comme pour lui :

  « Quel homme fantastique ! Comme j’ai pu me tromper sur son compte ! »

  Esteban et sa soeur échangèrent un regard perplexe. Puis la jolie petite fille tendit le bras et pointa la porte de son doigt. Ils virent un homme à l’air important pénétrer dans la loge.

  « Nom d’un poulet, s’exclama Esteban, c’est Anatole Branquion, le reporter de l’Océanien ! Il va être sans pitié avec le Rockeur ! Il faut absolument qu’on voie ça ! »

  Ils se glissèrent alors le long du conduit d’aération, jusqu’à un conduit vertical qui continuait loin au-dessus de leur tête. Esteban hissa sa sœur sur ses épaules, de manière à ce qu’elle se trouve face à la grille et ait une vue plongeante sur la loge démesurément grande. La jolie petite fille sortit alors le miroir de sa poche et l’orienta de façon à ce que son frère puisse voir tout ce qui s’y passait.

  Anatole Branquion venait de pénétrer dans la loge emplie de fumée. Le Rockeur était assis - ou plus exactement, vautré - sur un fauteuil en velours. Il avait un visage ovale aux traits appuyés, de longs cheveux luisants, une paire de lunettes de soleil sur le nez et des bagues à tous les doigts. Il portait une tenue moulante en jean noir, déchirés par endroit, et tenait un gros cigare dans sa main droite.

  « Bien », dit Branquion en activant un carnet électronique.

  Le Rockeur se redressa brusquement, posa son cigare, et se retourna pour prendre quelque chose dans une caisse derrière son fauteuil. Puis il tendit une petite poupée au journaliste, en disant de sa voix rauque :

  « Avant que nous commencions l’interview, laissez-moi vous offrir une représentation miniature de moi-même. Vous remarquerez que lorsqu’on en presse le ventre… »

  A ce moment précis, le miroir glissa des mains de la jolie petite fille, et rebondit sur la tête d'Esteban qui laissa échapper un juron, et glissa à ses pieds. Tandis qu’il cherchait fébrilement le maquilleur à ses pieds, dans le noir, il entendait la petite poupée fredonner « Amour, amour, amour ». Enfin, ses doigts saisirent le miroir et, après avoir vérifié qu’il n’était pas cassé, le tendit à sa petite sœur toujours perchée sur ses épaules.

  En redécouvrant la scène, il du plaquer ses mains contre sa bouche pour étouffer une exclamation de surprise. Anatole Branquion était tombé aux pieds du Rockeur qu’il embrassait fébrilement, et le chanteur lui tapotait la tête avec un air satisfait. Puis, ce dernier se vautra à nouveau dans son fauteuil, poussa du pied le journaliste vers la porte, et cria :

  « Suivant ! »

  Que s’était-il passé pendant le court laps de temps où le miroir était tombé ? Qu’avait pu dire ou faire le Rockeur pour qu’Anatole Branquion change d’avis aussi brusquement ? Esteban n’en savait rien. Pris d’un brusque accès de rage, il frappa violemment la cloison du conduit d’aération en face de lui. Il y eut alors un grincement inquiétant. Avant qu’il n’ait pu comprendre ce qui se passait, Esteban sentit le sol se dérober sous ses pieds, et se retrouva étalé devant la porte de la loge, sa sœur assise sur son dos.

  Une énorme main le saisit alors et l’éleva dans les airs, ainsi que la jolie petite fille. Esteban vit que ses bras appartenaient à un homme gigantesque, dont le visage évoquait celui d’un gorille furieux. Croyant que sa dernière heure était venue, il ferma les yeux, attendant d’être dévoré, sentant l’haleine chaude du gorille lui soulever les cheveux. Mais la porte de la loge s’ouvrit, et il entendit la voix gutturale du Rockeur :

  « Allons, ne les brutalisez pas, vous voyez bien que ce ne sont que des enfants. »

  Visiblement à contrecoeur, le gorille reposa les deux enfants sur le sol, en poussant un grognement. Esteban brossa ses vêtements comme pour en faire tomber la poussière, puis regarda le Rockeur avec un air de défi. Celui-ci dévorait les enfants du regard avec un sourire avide.

  « Alors, mes mignons, qu’est-ce qui vous amène ici ?

  - Je… euh… Nous… enfin… C’est ma petite sœur qui voulait absolument avoir votre autographe ! dit soudain Esteban. »

  Il se félicita d’avoir trouvé une aussi bonne excuse, et se tourna vers la jolie petite fille pour lui faire un clin d’œil, mais celle-ci le regardait d’un air furieux.

  « Mais bien sûr, entrez donc ! répondit le Rockeur en saisissant une feuille de poly-papier flexible. »

  Ils entrèrent dans la loge enfumée du rockeur, et la jolie petite fille toussa aussi discrètement que possible. Au mur était accroché une dizaine de guitares neuves, lustrées, de toutes les marques et de tous les genres.

  « Comment t’appelles-tu mon enfant ? demanda doucement le Rockeur.

  - Elle s’appelle la jolie petite fille, dit Esteban.

  - C’est trop long, je vais juste mettre « Jolie ». Parce que tu ne seras pas toujours une petite fille, mais que tu seras toujours jolie, ajouta le Rockeur, avec un rire qui ressemblait plutôt à une quinte de toux. Et, dis-moi, quel age as-tu ?

  - On ne sait pas vraiment, dit Esteban en haussant les épaules. Maman a perdu son acte de naissance.

  - Est-ce qu’elle ne peut pas répondre elle-même ? demanda le Rockeur en lançant un regard noir à Esteban. Est-ce qu’elle est muette ?

  - Elle n’est pas vraiment muette, répondit Esteban en soutenant son regard, mais elle n'a jamais rien dit. On ne sait pas vraiment pourquoi non plus.

  - Et bien, dit le Rockeur en tendant la feuille signée à la jolie petite fille, j’aimerais beaucoup passer plus de temps avec vous, mais mon concert va bientôt commencer ! Avant de partir, laissez-moi vous offrir une représentation miniature de moi-même… »

  Après leur avoir tendu une petite poupée, il ouvrit brusquement la porte, et dit au gorille qui la gardait :

  « Charles, trouvez leur une bonne place au premier rang, voulez-vous ? Et apportez-moi encore quelques poupées. »

 

 

***

[j]

 

  « Mince, si près du but ! »

  Esteban et sa sœur se trouvaient désormais devant ce qui semblait être le local à poubelle de la plateforme stratosphérique, là où le gorille Charles avait eu l’amabilité de les déposer. Ils l'avaient regardé monter dans une voiture volante, puis avait plongé dans les profondeurs de la ville. Quelques instants s’étaient écoulés pendant lesquels Esteban avait projeté dans le vide un grand nombre de canettes usagées. La jolie petite fille, quant à elle, observait sous toutes ses coutures la poupée que leur avait donnée le Rockeur.

  « Je ne comprends pas, disait Esteban en regardant la ville s’étendre sous ses pieds, qu’est-ce qui a pu nous échapper ? Branquion s’est assis… attends Jol’, une seconde… l’autre lui a donné une poupée, il parlé de représentation miniature… Jol’, je réfléchis ! Puis la poupée s’est mise à chanter et là Branquion lui léchait les chaussures… Quoi Jol’, à la fin ? »

  La jolie petite fille tirait avec insistance sur la manche de son frère et montrait du doigt un gros camion à anti-gravité qui venait de se poser sans bruit devant la porte d'un hangar. Le camion était rose brillant, orné d’un grand cœur rouge, sous lequel il était écrit : « Eglise de l’Amour » et en dessous en plus petit : «Aimons-nous les un les autres ! ».

  Esteban sursauta comme s’il avait été frappé par la foudre, et se mit debout.

  « Mais qu’est-ce que… ? »

  Le camion se posa lourdement devant la porte arrière de la salle de concert. Il dérapa sur quelques mètres, jusqu'à ce que son pare-choc vienne heurter un tas d'ordures. La porte avant du camion s'ouvrit, et Charles le gorille en sortit, l'air un peu sonné.

  « Il est parti en voiture, et il revient en camion, chuchota Esteban caché derrière une benne à ordure. Tu crois qu'il l'a volé ? »

  Charles s'étira en grognant. Il contourna le camion et ouvrit les portes arrières, puis sortit une lourde caisse qu'il porta jusqu'à un hangar.

  « Cette caisse est exactement la même que celle qui était dans la loge du Rockeur et dont il sortait les poupées à donner aux journalistes ! »

  Mais lorsque Charles ouvrit la caisse à l'aide d'un gros couteau, ils ne virent pas de poupées, mais un grand nombre de petits mécanismes étranges ornés de diodes clignotantes. Le gorille ouvrit une autre caisse à l'intérieur de laquelle se trouvaient les poupées. Il en sortit une, lui ouvrit le ventre avec son couteau, inséra un des mécanismes, puis entreprit de recoudre la poupée, tout cela à une vitesse stupéfiante.

  Esteban prit des mains de sa soeur la poupée que le Rockeur leur avait donnée.

  « Elles sont distribuées gratuitement un peu partout, dans les magasins de disques, dans les écoles, dans les marchés ! Imaginons qu’elles soient ensorcelées… ou plutôt, qu’un quelconque mécanisme inventé par cette église permette de forcer les gens à aimer le Rockeur. »

  Le jeune garçon déchira la veste en jean puis la cage thoracique en tissu de la poupée, et trouva à l'intérieur deux mécanismes reliés entre eux, dont l'un deux, muni d'une antenne, était semblable à ceux que manipulait Charles. L'autre, pensa Esteban, devait servir à faire chanter la poupée.

  « Mais dans ce cas, pourquoi est-ce que nous n’avons pas été affectés ? »

  Esteban se tourna vers la jolie petite fille qui faisait de grands mouvements avec ses lèvres.

  « Bien sûr, dit-il aussitôt, c’est quand on active la poupée et qu’elle se met à chanter que l'autre mécanisme agit. Or nous n’avons pas activé cette poupée. C’est un jouet tout à fait classique à la base, mais ce Charles les trafique avec des mécanismes volés à l’Eglise de l’Amour. C’est incroyable, comment est-ce que j’ai pu ne pas y penser plus tôt ? »

  La jolie petite fille le regardait d’un air sévère, comme si elle approuvait entièrement cette dernière déclaration.

  « Ecoute, c’est bien la peine que tu devines tout avant les autres si tu es incapable de le dire. »

  Au loin, une exclamation de plaisir retentit alors que le chanteur entamait pour la troisième fois les premiers accords de son tube « Amour, amour, amour ».

  « Mais alors, tout cela est faux, ces chansons sont véritablement mauvaises, tous ces gens sont manipulés et on les force à aimer malgré eux ! Tu te rends compte, Jol’ ? Quand Ludivine va savoir ça ! »

 

 

***

[j]

 

  « Eglise de l'Amour : secte locale établie à Petite-Ville-De-Taille-Moyenne, créée il y a dix-neuf ans. Promet à ses fidèles de leur apporter l'amour en échange d'une modeste cotisation mensuelle. Selon le grand gourou qui la dirige, le sens de cette démarche est de répandre autant que possible l'amour autour de lui, dans un monde qui en manque terriblement. L’Eglise de l’Amour est surtout connue pour être la seule secte à posséder sa milice privée, Les Amoureux, dont les effectifs sont estimés à…

  - Et voilà, dit simplement Esteban.

  - Ca ne prouve rien, remarqua Ludivine en coupant l'écran de l’ordinateur.

  - Ca prouve tout, au contraire ! Avoue que tu n'accordais pas la moindre importance à ce chanteur avant qu'on ne distribue ses poupées devant l'Ecole. »

  Ludivine se souvenait parfaitement de ce jour et il était vrai qu'avant, elle ne ressentait rien de particulier pour le Rockeur. Pourtant, il ne s'était rien passé de précis ce jour-là, pour autant qu'elle s'en souvienne. Une femme toute habillée de blanc lui avait collé entre les mains une poupée, comme à presque tous les élèves, en dehors de quelques-uns qui avaient refusé. Elle l'avait actionnée, l'avait trouvée amusante, puis tout avait été très lent, très progressif, jusqu'à ce qu'elle apprenne qu'il devait donner un concert dans sa ville...

  « Ha ha ! s'exclama Esteban qui venait d'extraire de sa poupée le petit mécanisme.

  - Ca ne prouve toujours rien, répondit Ludivine d'un air dédaigneux. Il faut bien qu'il y ait un mécanisme à l'intérieur pour que la poupée chante lorsqu'on appuie sur son ventre.

  - Un mécanisme avec une antenne émettrice ? »

  Esteban brandissait victorieusement la petite tige de métal qu'il avait arrachée de la boîte en plastique. Il fallait admettre qu'elle n'avait rien à faire dans une poupée chantante. Peut-être, en effet, que l'engouement général pour le Rockeur était un peu artificiel, mais ses propres sentiments à elle, remontaient à quelque chose de beaucoup plus profond, de beaucoup plus lointain. Si ses sentiments avaient été artificiels...

  « Tu ne peux pas comprendre ce que je ressens pour lui, Esteban. Je ne suis pas une simple fan ! Ce que je ressens va bien au-delà, j’aimerais l’épouser et passer ma vie avec lui. Crois-moi, c'est véritablement de l'am... »

  Ludivine s'arrêta. La jolie petite fille agitait nonchalamment un prospectus de l'Eglise de l'Amour sur lequel il était écrit : "Aimons-nous les uns les autres". C'en était trop.

  « Très bien, dit-elle en se levant, si vous êtes tous contre moi !

  - Ma chère petite soeur, dit Esteban en lui prenant la main, nous ne sommes pas contre toi, nous essayons de t'aider. Ce type est un escroc, il a volé le secret de l’amour découvert par cette église pour son propre compte, au lieu de répandre l'amour autour de lui, il cherche à rendre l’univers fou de lui ! »

  La jolie petite fille saisit l'autre main de sa soeur, et hocha la tête d'un air faussement ému, comme si elle retenait un fou rire.

  « Demain matin à la première heure, nous irons tout raconter au maire pour que le Rockeur soit arrêté et l'église avertie.

  - Ah non ! »

  Esteban et la jolie petite fille sursautèrent. Ludivine ne savait pas bien si c'était la perspective que le Rockeur soit arrêté ou celle d'aider le maire qui la dégoûtait le plus. Il lui sembla qu'il fallait à tout prix empêcher tout cela.

  « Je refuse de faire quoi que ce soit qui puisse aider cet être insignifiant qui prétend être notre père. Si les gens de cette église ont été dupés, c’est eux qui doivent prendre des mesures. »

  La jolie petite fille leva les yeux au ciel. Ludivine ramassa le petit mécanisme extrait de la poupée, et l’examina avec sérieux. Ce qu’elle voulait, bien entendu, c’était retarder le plus possible l’arrestation du Rockeur, si jamais il devait être arrêté. Et puis, une petite voix au fond d’elle lui soufflait que cette histoire d’amour artificiel était peut-être vraie et que le meilleur moyen de le vérifier…

  « Voilà ce qu’on va faire. Esteban, demain, tu iras à l’Eglise de l’Amour et tu expliqueras à ces gens tout ce qu’on a découvert pour qu’ils prennent des mesures.

  - Et toi, alors ?

  - Moi j’irais rendre visite au Professeur Citron.

  - Qui ça ? demanda Esteban en ouvrant de grands yeux.

  - C’est lui qui fabrique ces poupées, répondit Ludivine. Il y a son nom et son adresse au dos des poupées : Professeur T. Citron, 172 boulevard de l’Autarcie Individuelle, 79ème étage, PVDTM.

  - J’aurais besoin de toi à cette église, répondit Esteban en fronçant les sourcils. Tu es la preuve vivante du mauvais usage que le Rockeur fait de l’amour ! Tu n’as qu’à envoyer Jol’ voir ce type et venir avec moi.

  - Pas question qu’elle se balade toute seule en ville, répondit immédiatement Ludivine. Tu te souviens de ce gang d’autruches qui a essayé de la kidnapper il y a un mois, quand on faisait du shopping ? Ce truc qui nous sert de père a été incapable de faire le moindre mouvement, et il a fallu qu’on appelle les Forces de l’Ordre.

  - Très bien, grommela Esteban à contrecoeur. »

  Les trois enfants se levèrent et Ludivine et sa sœur s’apprêtèrent à quitter la chambre de leur frère sans bruit pour ne pas réveiller les parents. Sur le pas de la porte, Ludivine murmura :

  « Nous irons demain après-midi, tout de suite après l’Ecole.

  - Pas question d’attendre la fin des cours, répondit aussitôt Esteban. Cette affaire est bien plus importante que la Parcimonie ou la Consommation. Nous irons demain matin.

  - Tu oublies que le tapis du matin est programmé pour nous emmener directement à l’Ecole sans détour. On n’a pas le choix.

  - Bien sûr, à moins qu’on ne reprogramme le tapis. »

  Ludivine ouvrit de grands yeux, sans savoir si elle devait réprimander ou questionner son frère. Mais avant qu'elle n'ait pu prendre une décision, le bruit d’une porte dans le couloir la fit sursauter, et les deux filles filèrent dans leur chambre sans ajouter un mot de plus.

 

 

***

[j]

 

  Le lendemain matin, après avoir passé un court instant devant son miroir-maquilleur, Ludivine retrouva son frère et sa sœur à la table du petit déjeuner. Le maire lisait un journal qui était aussi haut que lui, et la mère séparait sur la nappe quelques pilules en reniflant bruyamment. Le déjeuner passa en silence, jusqu’au moment où le maire demanda négligemment à Esteban si son enquête avançait. Le garçon ouvrit la bouche pour répondre mais Ludivine lui envoya un si vigoureux coup de pied dans le tibia qu’il dut la refermer pour étouffer une exclamation de douleur. Après quoi il marmonna quelque chose qui ressemblait à :

  « Hum, non, pas vraiment. »

  Les trois enfants quittèrent la table et se dirigèrent vers la plateforme de décollage, au bout de la cuisine, où leur mère était occupée à déplier un véhicule volant.

  Ludivine n’avait jamais bien compris pourquoi on appelait ces appareils des tapis volants – bien que son professeur de micrométaphysique avait une fois essayé de lui faire comprendre – alors qu’hormis le fait qu’ils volaient, ils n’avaient aucun rapport avec les longues bandes de tissus qui parcouraient la maison nuit et jour au ras du sol et qu'on appelait aussi des tapis. Selon elle, ils évoquaient plutôt une bulle de savon, à la fois souple et increvable, qui volaient comme une voiture, mais qui étaient dépourvus de commandes de pilotage.

  Une fois que la mère sanglotante eut embrassé ses trois enfants, ceux-ci montèrent à bord du tapis volant dont la porte nacrée se referma avec un son de corde de guitare. Puis, l’appareil s’envola et prit la direction de l’Ecole.

  « Alors ? demanda Ludivine, les bras croisés.

  - Tu n’étais pas obligée de frapper si fort, répondit Esteban. Je n’allais pas faire de gaffe.

  - On n’est jamais trop prudent, répondit-elle avec un sourire. »

  Le tapis volant filait maintenant sur une autoroute aérienne et se faufilait à grande vitesse entre les autres appareils qui avançaient mollement. Il plongea pour éviter un avionbus qui zigzaguait de façon inquiétante, puis remonta pour attraper les premiers rayons de soleil du matin. Au loin, très haut dans le ciel, on voyait le disque argenté qui soutenait la plateforme de concert s’éloigner lentement, en larguant de temps en temps quelques sacs poubelles.

  « Tu ne nous as pas raconté comment s’est passé le concert ?

  - Voilà l’école, répondit Ludivine sans prêter aucune attention à la question. Si tu as un moyen de détourner ce tapis, c’est maintenant ou jamais. »

  Esteban grommela quelque chose d’inaudible, se leva et s’avança vers le panneau de contrôle qu’il effleura du doigt. Il pianota quelques instants sur l’écran holographique, puis abattit violemment son poing dessus, avant de retourner s’asseoir, avec un sourire idiot comme seule réponse au regard interrogateur de Ludivine. Brusquement, comme s’il avait changé d’avis, le tapis volant vira de bord et fit demi-tour, à une centaine de mètres à peine de la plateforme d’atterrissage sur le toit de l’Ecole. Ludivine regardait tour à tour son frère et le panneau de contrôle, bouche bée.

  « Esteban, comment est-ce que tu as fait ? Tu sais comme moi qu’il faut être Majeur pour reprogrammer un tapis volant.

  - Je ne sais pas, répondit le garçon en haussant les épaules.

  - Tu te moques de moi ?

  - Pas du tout. Je me suis aperçu que je pouvais le reprogrammer l’autre jour en rentrant de l’Ecole, et j’attendais une bonne occasion de l’essayer. C’est un vieux tapis, il a dû se détraquer. »

  A nouveau, le tapis vira brusquement de bord, plongea sous une file de voiture et s’immobilisa au-dessus du toit d’un immeuble vieillot.

  « Et nous voici au boulevard de l’Autarcie Individuelle, numéro cent soixante-douze. Si ces demoiselles veulent bien se donner la peine de descendre. »

  La porte nacrée s’ouvrit, et la jolie petite fille sauta du tapis volant sur le toit de l’immeuble, levant une main devant ses yeux pour les protéger du soleil. Elle claqua l’autre main contre sa cuisse, et son cartable la suivit docilement, tout en affichant un air réprobateur qui indiquait clairement ce qu’il pensait de cette matinée à l’école buissonnière. Ludivine sauta à son tour du tapis, mais son frère l’interpella.

  « Demande à ce professeur s’il existe un moyen d’annuler l’effet de son mécanisme, puis rejoignez-moi le plus vite possible, ne traînez pas. Les gens de l’Eglise de l’Amour voudront sûrement des preuves ! »

  Lorsque que le tapis volant disparut derrière un immeuble, Ludivine regarda autour d’elle. De toute évidence, elle se trouvait sur un vieil immeuble – car il était très bas et ne devait pas dépasser cent étages – très mal entretenu. Des ordures que personne n’avait pris la peine de jeter traînaient çà et là, la carcasse d’une voiture volante brûlait encore, ce qui n’indiquait rien sur son âge, puisque les réacteurs protoniques pouvaient continuer à fonctionner plus de mille ans après leur mise en service.

  La jolie petite fille s’avança vers une cage d’ascenseurs et ouvrit la petite porte juste assez longtemps pour laisser s’échapper une cabine. Puis, Ludivine s’introduisit à l’intérieur, en tenant sa jeune sœur par la main, quelque peu effrayée, et la cabine s’enfonça dans les profondeurs du vieil immeuble.

 

 

***

[j]

 

  Lorsque les portes de l'ascenseur s'ouvrirent à nouveau, Ludivine et la jolie petite fille se trouvèrent dans un long couloir sombre, éclairé difficilement par quelques faibles ampoules suspendues au plafond par un simple fil électrique. De part et d'autre du couloir, s'alignaient deux rangées de portes absolument identiques, mais qui portaient chacune un petit écriteau. La jolie petite fille tapota affectueusement la cabine d'ascenseur qui s'envola, toute heureuse d'avoir retrouvé sa liberté.

  « Ernest Pendule, expert en intelligence artificielle, lisait Ludivine en avançant dans le couloir, Jérôme Prédicat, micrométaphysicien, Emma Caramel, voyante à toute heure... Ah, voilà : Professeur T. Citron, inventeur. »

  Ludivine frappa à la porte. On entendait des bruits étranges et indéfinissables qui laissaient penser que quelqu'un travaillait ; mais personne ne vint leur ouvrir. Elle tourna la poignée, constata que la porte n'était pas fermée à clé, puis après avoir échangé un regard perplexe avec sa soeur, elle poussa la porte et entra.

  La pièce encombrée était fortement éclairée par deux puissantes lampes qui volaient doucement autour d'un bureau central, composé d'une planche posée sur deux tréteaux. Les murs étaient couverts d'étagères sur lesquels étaient éparpillés divers outils et pièces détachées. Sur celle du fond, une grande étagère de verre, on pouvait voir une série d'inventions, présentées avec soin et sous lesquelles on avait collé une étiquette.

  Au milieu de la salle, un homme d'un âge indéfinissable, aux cheveux clairsemés et vêtu d'une blouse blanche, s'affairait sur une petite machine, qui ressemblait à une antique télécommande de télévision. Quand les deux filles refermèrent la porte, il sursauta et ses lunettes tombèrent de son nez et glissèrent sous la table.

  « Oh non ! s'exclama-t-il immédiatement. Vous êtes de la police ? »

  Ludivine jeta un regard mi-étonné, mi-amusé à sa soeur, qui lui répondit par un clin d'oeil et plongea sous la table pour récupérer les lunettes.

  « Oui, professeur Citron, répondit Ludivine d'une voix aussi grave que possible. Je suis l'inspecteur Ludivine Nuit.

  - Je vous jure que je n'y suis pour rien, inspecteur, répondit le professeur en tâtonnant sur le bureau à la recherche de ses lunettes. Je l'avais pourtant prévenu que ce frise-cheveux était conçu pour les humains et non pour les poulets, mais elle n'a rien voulu savoir...

  - Hum, répondit Ludivine en tâchant de réprimer un fou rire. Ce n'est pas pour parler cette affaire que je suis venu vous voir, professeur. Je voudrais que vous me parliez de votre invention qui permet de rendre les gens amoureux. »

  Il y eut un court silence. Ludivine n’était pas certaine que le professeur ait effectivement inventé un tel appareil, mais si c’était le cas, c’était le meilleur moyen d’obtenir des informations. Comme elle l’avait espéré, il cessa de chercher ses lunettes, et dit avec fierté :

  « Ah oui ! J'imagine que vous voulez parler de l'Inducteur d'Amour, ma dernière invention, dont je... Mais attendez, comment connaissez-vous l'existence de l'Inducteur ? Personne n'est censé savoir... »

  La jolie petite fille, de dessous la table, lança un regard surpris à sa soeur. Elle lui tendit les lunettes, que Ludivine glissa dans sa poche.

  « Les Forces de l'Ordre savent tout, professeur, dit gravement Ludivine, comme si elle récitait sa leçon d'Ordre.

  - Oui, bien sûr inspecteur, je ne voulais pas... Enfin, l'Inducteur d'Amour est ma dernière invention, celle dont je suis le plus fier. Oh, bien sûr, rien n'aurait été possible sans les travaux de mon grand-père. C'était un grand savant, à l'époque, vous savez. C'est lui qui a découvert les principes de conduction du sentiment amoureux, et il aurait sûrement pu inventer l'inducteur si seulement il n'était pas mort de vieillesse prématurément.

  - Les principes de quoi ? demanda Ludivine sans prendre la peine de camoufler sa voix. »

  La jolie petite fille se glissa de sous la table jusqu'à la pièce voisine, où elle disparut, captivé par un petit appareil qui volait en battant des ailes comme un oiseau. Le professeur, qui ne l'avait pas remarqué, semblait très heureux de pouvoir exposer ses théories

  « Les principes de conduction du sentiment amoureux. Mon grand-père a mené, entre autres, des expériences sur des amants, et il a découvert que l’amour est du à des courants qui traversent le cerveau, et non le cœur, comme on l’a longtemps cru. En stimulant ces courants grâce à des ondes cérébrales de laboratoires très légères, il a tenté de recréer des coups de foudre artificiels.

  - Vous voulez dire qu'il pouvait amener les gens à aimer contre leur gré ?

  - Non, parce qu'il n'a jamais pu concrétiser ses découvertes. Il ne disposait pas à l'époque de la technologie nécessaire. Si seulement il avait vécu un peu plus longtemps... Enfin, moi, j'ai pu reprendre ses travaux des années plus tard, et construire un prototype qui fonctionne parfaitement !

  - Et vous l'avez déjà essayé sur quelqu'un ? demanda Ludivine en déglutissant difficilement.

  - Non. A vrai dire, je n'en ai encore jamais eu l'occasion.

  - Mais si jamais votre prototype avait été utilisé sur quelqu'un pour lui inspirer de l'amour... Est-ce que ce quelqu'un verrait la différence avec un véritable amour ?

  - Absolument pas ! s'exclama le professeur avec fierté. Le seul moyen, c'est d'utiliser un déducteur d'amour, un appareil qui envoie des ondes cérébrales inverse et annule les effets de l'Inducteur, et non ceux d'un véritable sentiment. »

  Il montra du doigt l'objet sur lequel il était entrain de travailler, et sembla se souvenir subitement de l'absence de ses lunettes. Il se mit accroupi et commença à tâtonner sous la table.

  Ludivine frissonna. Si jamais Esteban avait raison, elle n'aurait absolument aucun moyen de le savoir. Mais son frère avait souvent des idées fantastiques et il avait rarement raison. D'ailleurs, le professeur Citron n'avait parlé que d'un seul prototype, et il y avait des milliers de poupées. Sans doute le mécanisme introduit dans les poupées était une autre de ces inventions, et toute cette histoire n'était qu'un vaste malentendu.

  "Et ce prototype, vous l'avez, n'est-ce pas ?

  - Oh non ! lança le professeur de sous sa table de travail. C'est un pouvoir bien trop grand pour appartenir à un modeste inventeur comme moi ou tomber entre de mauvaises mains. Non, non, j'en ai fait un don à une institution dont je savais qu'elle en ferait bon usage : l'Eglise de l'Amour ! Vous n’auriez pas vu mes lunettes ? »

  Le coeur de Ludivine trébucha dans sa poitrine. C'était bien des caisses pleines d'inducteur qu'Esteban avait vu décharger de ce camion volé à l'Eglise. Mais cela signifiait aussi qu'un grand nombre d'inducteurs avaient été fabriqué, sans que le professeur Citron n'en sache rien.

  "Oh non ! s'exclama-t-elle, soudainement consciente de la gravité de la situation.

  - Vous allez m'arrêter ? demanda le professeur, soudain angoissé.

  - Je ne suis pas de la police, répondit Ludivine avec regret, en rendant ses lunettes au professeur.

  - Ca alors ! répondit-il en les posant sur son nez.

  - Professeur, savez-vous que l'Eglise de l'Amour a manufacturé votre inducteur pour le produire en série ?

  - C'est impossible ! J'ai détruit les plans de l'inducteur de peur que quelqu'un n'en fasse un mauvais usage.

  - Et pourtant, dit simplement Ludivine en posant sur le bureau le mécanisme qu'Esteban avait extrait de sa poupée."

  Le professeur parut d'abord surpris, puis intrigué. Il ajusta ses lunettes, puis entreprit de démonter soigneusement les mécanismes, en séparant méthodiquement les différents engrenages et composants électroniques. Parfois, il saisissait une pièce et la glissait sous la lentille d'un microscope en murmurant : "Intéressant... Très intéressant...". Lorsqu’il eut remonté les deux mécanismes conjointement, Ludivine s'impatienta et l'interrompit.

  « Alors ?

  - Il semble que cela soit un ingénieux système de synthétisation vocale. Regardez, si on appuie ici... »

  Ludivine vit le mécanisme s’activer : les engrenages tournèrent et la petite antenne s’orienta vers le professeur Citron. Puis, elle entendit la voix mélodieuse du Rockeur entonner le célèbre refrain : « Amour, amour, amour ! ». Le visage du professeur s’illumina.

  « Quelle voix ! marmonna-t-il en hochant la tête. Comme c’est beau !

  - N’est-ce pas ? dit Ludivine, d’une voix émue.

  - Croyez-vous que le rockeur accepterait de m’épouser ? »

  Ludivine le regarda d’un air furieux, puis secoua la tête avec vigueur.

  « Professeur, vous voyez bien ! Vous aussi !

  - Incroyable… vous voulez dire que ce serait l’effet de l’Inducteur ? Et pourtant j’ai vraiment l’impression de… Quelle invention formidable !

  - Vous ne comprenez pas ! Les gens de cette église ont produit votre invention en grande quantité et quelqu’un l’a volé pour s’en servir à des fins malhonnêtes !

  - Nous allons le savoir tout de suite. »

  Le professeur saisit alors la petite télécommande posée devant lui, serra quelques vis, la pointa sur lui-même, et appuya sur son unique bouton. Il sursauta comme s’il avait été frappé par la foudre et secoua la tête d’un air perdu. Puis il sourit d’un air satisfait, et pointa le déducteur sur Ludivine.

  « Oh, moi, dit-elle, ce n’est pas vraiment la peine. »

  Mais le professeur Citron appuya sur le bouton. Il ne se produisit rien de visible, mais Ludivine sentit un frisson la parcourir de la tête aux pieds. Elle fut pris d’une violente migraine, des étoiles tournèrent à toute vitesse devant ses yeux, puis tout redevint comme avant. Comme avant. Elle sut en une seconde que tout était vrai, que le Rockeur n’avait aucun talent et, sans qu’elle sache pourquoi, qu’Esteban courait un grand danger.

  « Très ingénieux, oui, dit le professeur Citron qui examinait maintenant la petite antenne accolé au mécanisme. Il y a bien ici, un émetteur semblable à celui que j’utilise pour mon inducteur, mais pas de véritable mécanisme d’induction, qui serait impossible à reproduire sans les plans. Toutes ces antennes ne sont que des relais qui sont probablement toutes reliées à l’inducteur original. Il y a même mon nom dessus, ce qui signifie qu’en cas de problème, c’est moi qui les Forces de l’Ordre viendront immédiatement voir.

  - Professeur, je ne sais pas ce que tout cela signifie, mais il faut que nous allions immédiatement retrouver Esteban à l’Eglise de l’Amour.

  - Euh… ne croyez vous pas que ce serait un peu dangereux ?

  - Professeur ! s’indigna Ludivine. C'est vous qui avez mis le monde en danger avec votre invention, et maintenant, il vous faut accepter les conséquences et réparer votre erreur !

  - Bien sûr… évidemment… dans ce cas… je vais quand même prendre quelques affaires au cas où… »

  Il se dirigea vers une armoire et se mit à fourrer dans ses poches tout ce qu’il pouvait y trouver. La jolie petite fille revint alors de la pièce voisine qu’elle n’avait pas quitté depuis leur arrivée, serrant entre ses bras le petit oiseau mécanique qui se débattait vainement. En la voyant, le professeur Citron sursauta.

  « Oh non ! s’exclama-t-il. Vous êtes de la police ? »

 

 

***

[j]

 

  Quelques instants plus tard, ils furent à nouveau sur le toit. Le professeur Citron sembla chercher quelque chose des yeux dans les monticules d’ordure qui les entourait. Lorsqu’il aperçut la carcasse de la voiture en flamme, il fit la grimace.

  « Mince, dit-il, le réacteur à protons a encore pris feu.

  - C’est votre voiture ? demanda Ludivine d’un air inquiet.

  - Oui, le moteur est un peu instable. Mais ne vous inquiétez pas, ça arrive tout le temps. »

  Avec l’aide de la jolie petite fille, il tira de sous un tas d’ordures un extincteur rouge vif. Ludivine n’était pas sûr d’être rassurée.

  « Pourquoi ne pas utiliser plutôt un tapis volant ?

  - Un tapis volant ! s’exclama le professeur en aspergeant la voiture. J’aimerais bien ! Mais je n’ai pas vraiment les moyens de m’en payer un. Le métier d’inventeur ne rapporte pas beaucoup. »

  Ludivine se sentit rougir ; heureusement, le professeur était de dos. Sa famille à elle possédait au bas mot cinq ou six tapis volants, dont certains qui ne servaient à personne, et elle n’avait jamais vraiment réalisé ce que cela impliquait. La plupart des élèves de l'Ecole venaient aussi en tapis volant.

  « Personne ne vient jamais jeter les ordures ici ? dit-elle en riant, soucieuse de changer de sujet. On ne voit presque plus la piste d’atterrissage !

  - C'est-à-dire que, comme c’est un immeuble très bas, nous recevons aussi les ordures des immeubles voisins qui sont tous très grands. Alors nous sommes vite débordés.

  - C’est inadmissible, dit Ludivine, choquée. Il faut faire une pétition.

  - Ce genre de choses ne fonctionnent jamais, répondit le professeur en posant son extincteur. Allons-y ! »

  Ils montèrent alors dans la carcasse de voiture qui grinça de façon inquiétante. Le professeur manipula quelques commandes, appuya sur des boutons, tira un levier et le véhicule se mit à trembler, à gronder, puis à s'élever enfin au-dessus du sol, visiblement avec difficulté. Le professeur offrit à Ludivine et sa sœur une écharpe et un bonnet.

  « Pour les courants d’air » expliqua-t-il.

  Bientôt, la voiture filait vers les hauteurs de la ville à une allure modeste, et un vent glacial se glissa par toutes les ouvertures laissées par les vitres inexistantes de la voiture. La jolie petite fille, qui se trouvait assise à l’avant, à côté du conducteur, avait relâché le petit oiseau mécanique et qui n’avait aucun mal à suivre la voiture. Le professeur semblait plongé dans de sombres pensées, le regard fixé sur l’horizon.

  « Je ne comprends pas. Ce gourou m’avait pourtant assuré qu’il ferait le meilleur usage possible de mon Inducteur. Et voilà qu’il le dilapide dans la nature !

  - Professeur Citron… commença Ludivine, puis elle se tut, car elle hésitait à dénoncer le rockeur. »

  Après tout, et bien qu’elle ne ressente plus rien pour lui désormais, il avait été le plus grand amour de sa vie pendant ces dernières semaines. Mais la seule pensée qu’elle avait été manipulée tout ce temps comme une vulgaire marionnette par une poupée minable la mit dans une telle rage qu’elle aurait été prête à le condamner à la prison à vie.

  « Vous pouvez m’appeler Théo, dit le professeur.

  - Professeur Théo, vous n’y êtes pas ! La seule erreur de ce gourou a été de produire en série des relais pour votre inducteur. Mais c’est le Rockeur qui les a volé et les utilise pour son compte personnel !

  - Alors il a du voler également l’inducteur original, grommela le professeur. Nous allons bientôt en savoir plus. »

  Le véhicule volant commença à perdre de la vitesse, et Théo, en tirant sur le volant, amorça la descente. L’Eglise de l’Amour se trouvait juste en dessous d'eux : un grand bâtiment de pierre perché au sommet d’un large immeuble, entouré de jardin et de fontaines. Ses murs étaient entièrement roses à l’exception des grands cœurs en vitrail rouge qui faisaient office de fenêtre. La porte était elle-même un cœur gigantesque, dont les deux battants étaient grand ouverts.

  « Voilà les Amoureux », dit Ludivine, en montrant du doigt une dizaine d'hommes qui patrouillaient devant l'Eglise.

  Ils portaient tous le même uniforme, entièrement blanc, à l’exception d’un large motif frappé sur leur poitrine, qui représentait un cœur rose transpercé, non pas par une flèche, mais par ce qui semblait être une rafale de projectiles ensanglantés. Chacun avait un fusil à plasma en bandouillère, quelques grenades à la ceinture, et un casque qui cachait leur visage.

  La jolie petite fille sembla soudain prise d’une vive agitation. Elle pointait du doigt quelque chose en contrebas.

  « Il semble que quelqu’un soit venu nous accueillir » commenta Théo.

  La voiture vira brusquement, et Ludivine put voir ce que sa sœur lui indiquait avec un regard étonné. Un jeune homme vêtu d’une toge blanche où brillait l'emblème de l'Eglise lançait vers la voiture un regard plein de bonté et de sagesse. Ludivine plaqua ses mains contre sa bouche et s’exclama :

  « C’est mon frère ! »

 

 

***

[j]

 

  « Bienvenue à l'Eglise de l'Amour, mes amis. Puisse votre séjour ici vous apporter autant de sagesse et de réconfort qu'il m'en a apporté à moi.

  - Esteban... Mais qu'est-ce qu'il t'arrive ?

  - Mes chères soeurs, comme je suis heureux de vous voir ! J'ai rencontré le gourou de cette Eglise, et croyez-moi, c'est un homme formidable ! Une petite discussion avec lui a changé ma vie pour toujours ! Et vous devez être le professeur Citron ? Entrez mes amis, je vais vous le présenter. »

  Esteban se détourna, et entra dans le grand bâtiment de pierre rose. Derrière eux, les Amoureux se déplacèrent pour former une ligne devant la voiture. Après avoir échangé un regard plein d'appréhension, Ludivine et Théo lui emboîtèrent le pas, suivis de la jolie petite fille et du petit oiseau mécanique.

  Ils pénétrèrent dans une salle au plafond si haut qu'on le distinguait à peine. Au-dessus de leur tête, de tout petits anges voletaient ça et là, visaient avec soin, et décochaient des flèches contre des cibles en carton. Des bancs de prières s'étalaient tout autour d'eux, tous tourné vers l'autel jaune orné de petites fleurs bleues. La faible lumière qui baignait la salle était filtrée par d’immenses vitraux posés sur les grands murs latéraux. Au fond de la salle, un gigantesque coeur de rubis, incrusté de pierres précieuses, étincelant, illuminait la salle.

  « C'est le Sacré Coeur, expliqua Esteban. Tous les adeptes de l'Eglise peuvent en acheter une réplique miniature dans notre boutique et l'accrocher chez eux, ou le garder auprès de leur propre coeur. »

  Il tira sur le col de sa robe et montra un pendentif en rubis, que Théo examina avec attention. Ludivine, quant à elle, s'intéressa aux grands panneaux accrochés au mur, ornés de schémas et de longs textes explicatifs : L'Amour à travers les ages, l'Amour-haine, l'Amour platonique, l'Amour thérapeutique, etc. Sur un des schémas, on voyait un coeur humain traversé par des flèches bleus et rouges, et légendé par de nombreux calculs mathématiques. Au-dessous, il était écrit : « Le coup de foudre ».

  « Il existe de nombreuses formes différentes de l'Amour, expliqua Esteban qui regardait par dessus l'épaule de Ludivine, mais toutes ne sont pas bonnes, bien au contraire. Certaines formes sont constructives, d'autres destructives. La sagesse est de savoir les reconnaître.

  - Esteban, qu'est-ce que tu racontes ? Tu n'es pas dans ton état normal. Tu as presque l'air... intelligent.

  - Oh oui, répondit Esteban en hochant doucement la tête. J'ai beaucoup changé depuis ma rencontre avec le gourou. Tu comprendras quand tu le verras. Il ne devrait pas tarder. »

  Esteban se détourna et s'approcha de la jolie petite fille qui tentait d'attraper les petits cupidons par le pied. Ludivine s'approcha discrètement du professeur, et lui glissa :

  « Professeur, passez-moi votre déducteur, je crois qu'Esteban est sous l'effet de l'inducteur.

  - Votre frère ? répondit Théo. Ne concluons pas trop vite, il s'est peut-être simplement découvert une vocation ! C'est si fréquent à votre age !

  - Croyez-moi, je le connais bien, et ce n'est pas le genre de vocation qu'il a l'habitude de se découvrir. Donnez-moi le déducteur ! »

  Visiblement à contrecoeur, le professeur commença à vider ses poches, et à en sortir toutes sortes d'objets étranges, dont Ludivine ne put deviner l'utilité. Enfin, il trouva la petite télécommande et la tendit à Ludivine.

  « Esteban ! » appela la jeune fille.

  Celui-ci se retourna et fronça les sourcils en découvrant l'appareil que sa soeur pointait vers lui. Il ouvrit la bouche pour parler, mais avant qu'il n'ait le temps de dire quoi que ce soit, Ludivine appuya sur le bouton. Esteban devint pâle et se redressa subitement. Ses yeux roulèrent sur leurs orbites, ses jambes se mirent à trembler, et Ludivine crut un instant qu'il allait s'évanouir. Mais les tremblements s'arrêtèrent, et Esteban sembla sortir d'un genre de torpeur ; il regarda ses habits, puis sa soeur, avec cet air idiot qu'elle lui connaissait bien.

  La scène était si grotesque que Ludivine ne put s'empêcher d'éclater de rire. Mais une main énorme s'abattit sur son poignet, si brutalement qu'elle lâcha le déducteur. Elle sentit soulevée dans les airs, et se trouva face à un visage boursouflé, tordu par la fureur, surmonté par deux énormes sourcils froncés. Elle n'eut pas besoin d’entendre un grognement animal pour deviner qu'il s'agissait de ce Charles dont Esteban avait parlé.

  « Ainsi, dit une voix traînante et glacée qui fit frissonner Ludivine, ainsi, professeur Citron, vous avez également conçu une contre-mesure pour votre invention. »

  L'homme qui venait d'entrer, à la suite du gorille, était grand et fin, et portait une toge semblable à celle d'Esteban, mais serrée à la taille par une ceinture noire. Une cape d'argent attachée à ses épaules flottait derrière lui et accompagnait ses mouvements avec grâce. Son visage émacié, pointu, était prolongé par une petite barbe soigneusement taillée. Ses cheveux longs, d’un blanc éclatant, tombaient juste en dessous de ses épaules.

  Il se pencha pour ramasser le déducteur lâché par Ludivine.

  « Vous ne m’aviez pas parlé de ça, Citron.

  - Je comptais, vous en parler, monsieur le gourou ! Mais je viens seulement de finir sa réalisation. J’ai pensé que c’était plus prudent d’avoir un remède, au cas où.

  - Plus prudent, dites vous ? Moi, il me semble plutôt que vous ayez manqué de loyauté, Citron. N’aviez-vous pas promis de m’avertir de la moindre avancée dans vos recherches concernant l’amour ? Enfin, ce ne sera pas une erreur difficile à réparer. De nos jours, la loyauté est si facile à obtenir. »

  Disant cela, il tira sa cape en arrière d’une main, et de l’autre, il saisit un petit appareil attaché à sa ceinture. L’objet ressemblait à un gros pistolet trafiqué, dont le canon aurait été remplacé par une antenne. De nombreux fils électriques émergeait du canon pour se perdre dans la poignée, et le tout était saupoudré de petites diodes rouges et vertes qui clignotaient sans arrêt.

  Le gourou pointa l’Inducteur d’Amour sur le professeur Citron.

  « Arrêtez ! » cria Ludivine.

  Tout le monde, dans la pièce, se figea. Esteban, l’air égaré, regardait autour de lui. Théo était recroquevillé et protégeait son visage de ses bras. La jolie petite fille regardait intensément le gourou. Tous les Amoureux avaient quitté la salle. Le gorille grognait. Le gourou se tourna vers Ludivine, et leva un sourcil.

  « Charles, voulez-vous reposer cette demoiselle sur le sol ? »

  Le gorille obtempéra et lâcha Ludivine, qui massa son bras endolori. Esteban sembla soudain sortir de sa torpeur et sursauta.

  « Charles ! C’est le gorille du Rockeur, celui qui volait des camions de l’Eglise pour fabriquer des poupées !

  - T’es pas rapide, grinça Ludivine.

  - Mon fidèle Charles, me voler ? répéta le gourou avec un sourire glacial. Vous vous méprenez. Vous voulez dire qu’il apportait de ma part les poupées à ce Rockeur.

  - Vous voulez dire que vous étiez au courant ? demanda Esteban, incrédule. Vous avez aidé ce sale type à devenir célèbre en manipulant les gens ? »

  Le gourou éclata de rire, et Charles poussa quelques grognements saccadés, ce qui, pensa Ludivine, devait être sa façon de rire. Elle sentit son sang se glacer.

  « Mais ce pauvre chanteur n’a jamais su qu’il ne devait son succès qu’à ces poupées ridicules ! Il croyait vraiment être un grand artiste, que ses chansons plaisaient à son public, que Charles était son homme de main, et que les poupées n’étaient que de simples jouets. Il n’a jamais su que Charles venait chercher ici des inducteurs relais pour les placer dans les poupées, toutes reliées à mon propre inducteur. »

  Le gourou montra l’arme qu’il tenait à la main.

  « Mais quel intérêt pour vous, s’il n’était pas au courant ? demanda Ludivine, incrédule.

  - L’amour est un sentiment si versatile… Du jour au lendemain, après un rêve étrange, après quelques mots échangés, on se réveille, et on en aime un autre. C’est si facile… »

  Le gourou regarda autour de lui d’un air satisfait. Tout le monde semblait l’écouter avec attention, à l’exception de Charles qui ricanait, et de Théo qui paraissait terrifié.

  « En faisant des recherches sur l’amour, j’ai découvert dans une bibliothèque qu’un savant, il y a plusieurs années, avait conduit de longues et très précises recherches sur le sujet. A tel point qu’il avait réussi à comprendre comment fonctionnait l’amour, d’un point de vue biologique, et qu'il avait découvert que tout se passait, non dans le cœur comme on l’avait cru jusqu’à présent, mais dans le cerveau. Quelle terrible découverte, pour moi et mon Eglise ! »

  Le gourou secoua la tête en montrant du doigt le gigantesque Sacré-cœur taillé dans le rubis.

  « Si ce savoir devait devenir public, alors tout ce que j’avais construit pendant des années serait perdu. Il fallait absolument cacher ces recherches du public, il fallait qu'il continue à voir l'amour comme quelque chose de magique et de mystérieux. Je me suis donc appliqué à détruire méthodiquement, un par un, chacun des différents exemplaires qui existaient dans quelques-unes des bibliothèques d’Océane. Un ouvrage peu consulté, fort heureusement, car trop complexe pour les néophytes.

  - Mais c’est terrible, ce que vous avez fait ! s’indigna Ludivine. Vous avez caché la vérité !

  - C’est là où vous vous faites erreur, ma chérie. La vérité ne peut-être cachée, elle peut uniquement être fabriquée. La vérité, c’est ce que croit la grande majorité des gens. Quoiqu’il en soit, j’ai découvert trop tard qu’il existait un exemplaire des recherches dont je ne connaissais pas l’existence, précisément parce qu’il n’appartenait pas à une bibliothèque, mais au petit-fils de ce maudit savant, qui prétendait lui-même avoir quelque talent pour la science. »

  Le gourou jeta un regard méprisant à Théo, qui se mit à sangloter.

  « Je commençais alors à le faire espionner, et à mon grand étonnement, ce professeur ne semblait pas avoir vraiment saisi l’importance des documents qu’il avait entre les mains. Plus étonnant, encore, il avait commencé à concevoir un appareil pouvant contrôler les flux du sentiment amoureux. Dès lors, mon point de vue a changé, et j’ai compris que lui et moi pouvions faire de grandes choses. Lorsque la mise au point de l’Inducteur d’amour parvint à son terme, je me présentais à lui, et je n’eus aucun mal à gagner sa confiance, à lui faire comprendre que son invention était dangereuse, à le convaincre de me la confier, en somme, à en faire un serviteur loyal. Du moins, c’est ce que je croyais. »

  Le gourou pointa à nouveau son arme sur Théo, et fit feu. Un rayon rose vif jaillit de l’Inducteur et vint frapper le professeur en pleine poitrine. Ludivine étouffa un cri, et Esteban trébucha en faisant un pas en arrière. Lorsqu’il se releva, Théo paraissait perdu. Il chercha quelques instants autour de lui, puis se jeta aux pieds du gourou dont il caressa les pieds en murmurant :

  « Ô, mon maître, comment ais-je pu être aussi sot ? Comment ais-je trahir votre grandeur ?

  - Dès lors, reprit le gourou, grâce à la puissance de l’Inducteur, je pouvais permettre au monde entier de comprendre la grandeur de notre Eglise et de l’Amour.

  - Mais alors, demanda Ludivine, et le Rockeur dans tout ça ?

  - Je ne pouvais pas risquer de conquérir le monde petit à petit, en foudroyant chacun des habitants d’Océane un par un. Les gouvernements se méfient des religions, surtout de celles dont les rangs grossissent très vite. Non, il me fallait un moyen plus subtil de conquérir les foules. J’ai alors pensé à un artiste, qui ferait le tour du monde pour moi, répandant partout de petits inducteurs relais tous reliés à mon propre Inducteur. Et le Rockeur vient justement d'achever sa tournée mondiale, en revenant à son point de départ : Petite-Ville-de-Taille-Moyenne. »

  Il brandit l'appareil et montra, à l’arrière, une petite molette de réglage.

  « Comme vous avez pu le constater, continua le gourou en désignant Théo d’un geste négligeant, l’Inducteur est maintenant réglé sur ma propre personne. Il me suffit d’appuyer sur un petit bouton pour que les inducteurs relais se réactivent et que les poupées du monde entier se mettent à nouveaux à émettre des ondes. En quelques secondes, par le pouvoir de l’Amour, la grande majorité des habitants d’Océane sera à mes pieds. Le reste suivra peu après.

  - Je m’attendais à quelque chose dans ce genre, railla Esteban.

  - Mais il y a quelque chose que vous n’aviez pas prévu, lança Ludivine sur un ton de défi. Nous avons découvert votre plan, nous allons tout révéler aux autorités, et vous serez arrêté ! »

  Ludivine ne savait pas trop pourquoi elle avait dit ça. La situation lui semblait tout à fait désespérée, mais quelque chose en elle lui soufflait qu’elle devait gagner du temps. Le gourou éclata à nouveau d’un rire glacial qui raisonna contre les murs de son église, mais cette fois, Charles ne ricanait pas ; il semblait lui-même un peu inquiet.

  « Détrompez-vous, mon coeur. J’ai toujours su que vous parviendrez jusqu’à moi. Vous êtes des enfants si malins. Mais il y a un pouvoir que je recherche plus encore que celui de l’Amour et depuis plus longtemps, un pouvoir bien plus puissant, bien plus absolu.

  - Encore ? dit Esteban sur le ton la plaisanterie. Ca ne fait pas trop sur votre planning ? Vous ne voulez pas déjà être Maître du Monde ou quelque chose comme ça ?

  - C’est prévu, assura le gourou, mais avant cela… »

  Il pointa l’Inducteur sur Esteban avec un air sadique, puis sur Ludivine qui avait fait un mouvement brusque, puis enfin sur la jolie petite fille, qui elle, n’avait pas bougé un doigt de pied depuis l’arrivée du gourou. Le petit appareil volant de Théo s’était posé sur son épaule.

  « Non ! hurla Ludivine en se jetant sur sa soeur. Vous ne pouvez pas faire ça, ce n’est qu’une enfant ! Je vous promets qu’elle ne répétera rien, elle ne dit jamais rien !

  - Elle ne dit jamais rien, hein ? répéta le gourou en riant. Charles, occupez-vous de ces deux là ! »

  L'énorme montagne de muscle s'anima alors. Le gorille Charles saisit Ludivine et attrapa au passage Esteban qui se jetait sur le gourou. Il recula, tenant sous chaque bras un enfant qui se débattait.

  « Professeur Théo, cria Ludivine, faites quelque chose ! Jol’, enfuis toi ! »

  Mais le professeur était trop occupé à cirer les chaussures du gourou. La jolie petite fille, quant à elle, regardait le gourou d’un air un peu surpris, comme si elle ne réalisait pas tout à fait ce qui était entrain de se passer. Sans plus de cérémonie, le gourou leva l’Inducteur, et appuya sur la gâchette.

  Un rayon rose jaillit de l’appareil, et frappa la jolie petite fille en pleine poitrine. Il y eut un grand silence. Théo avait levé les yeux. Esteban et Ludivine avaient cessé de se débattre. Charles observait la scène d’un air idiot. Le gourou fronça les sourcils. La jolie petite fille, elle, bailla. Puis, elle regarda autour d’elle, comme si elle s’ennuyait.

  « Je ne comprends pas, dit le gourou en vérifiant le réglage de l’appareil. Il n’y a pas de raison… »

  Il tira de nouveau sur Esteban, qui glissa des bras de Charles et se mit à ramper amoureusement vers lui.

  « Alors pourquoi cela ne fonctionne pas sur elle ? » murmura-t-il.

  Il tira une nouvelle fois sur la jolie petite fille, puis encore une fois, puis encore une autre fois, en vain. La jolie petite fille semblait plus agacée qu’autre chose, comme impatiente que tout cela soit terminé, et qu’on veuille bien la laisser tranquille. Ludivine tenta de se libérer de l’emprise de Charles, mais celui-ci resserra son étreinte. Le gourou se mit alors à tirer en rafale, frénétiquement, illuminant l’Eglise d’éclairs roses. Jusqu’à ce que, dans sa hargne, il vise mal, et touche le petit oiseau mécanique posté sur l’épaule de la jolie petite fille, qui tomba au sol et se brisa.

  Les tirs cessèrent. La jolie petite fille s’était baissée, et contemplait d’un air triste les débris du petit oiseau. Puis, brusquement, elle se releva, et lança un regard féroce au gourou qui sembla prit d’une peur panique. Il visa, tira à nouveau, mais cette fois, il y eut une explosion assourdissante et un grand éclair rose. Lorsque la fumée fut dissipée, tous virent le gourou qui se roulait par terre, secoué par un fou rire incontrôlable. En face, la jolie petite fille, les cheveux ébouriffés et le visage noirci, les sourcils froncés et l’air furieux, tenait à bout de bras le miroir-maquilleur que lui avait offert sa soeur, tendu vers le gourou.

 

 

***

[j]

 

  Pendant quelques instants, rien ne se passa. Puis, Charles fut le premier à faire un geste. Lâchant Ludivine, il se précipita vers le gourou, s’agenouilla à côté de lui, et se mit à pleurer à chaudes larmes. Ludivine saisit le Déducteur d’amour, et libéra Esteban et Théo de leur passion.

  « Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Esteban en secouant la tête.

  - C’est incroyable ! s’exclama Théo. Je n’avais jamais envisagé un tel cas de figure ! Il semble qu’en renvoyant sur lui son propre rayon inducteur, votre jeune sœur ait provoqué chez le gourou un genre de narcissisme aigu très puissant. Entre d’autres termes, cet homme est fou amoureux de lui-même. »

  Le gourou poussait maintenant des gémissements de plaisir en se serrant lui-même dans ses bras.

  « Et elle ? demanda Esteban en désignant sa jeune sœur. Pourquoi est-ce qu’elle n’a pas été affectée par l’Inducteur ?

  - Je n’en ai aucune idée, dit Théo en haussant mes épaules. Je n’ai jamais rencontré dans les calculs de mon grand-père quelque chose qui puisse indiquer qu’il existe des exceptions. Mais si je pouvais l’examiner d’un peu plus près…

  - Pas question ! dit Ludivine. Elle a déjà eu assez d’émotions pour aujourd’hui. »

  La jolie petite fille remuait tristement les débris du petit oiseau mécanique et essayait de les remettre dans le bon ordre. Ludivine ramassa l’Inducteur, et le tendit à Théo.

  « Professeur, dit-elle, vous savez ce qu’il vous reste à faire.

  - Oui, répondit Citron en prenant le pistolet, je vais cacher l’Inducteur de manière à ce que jamais une personne animée de mauvaises intentions ne puisse jamais mettre la main dessus.

  - Dans ce cas, dit Esteban en riant, on peut être sûr qu’il sera entre les mains du plus abominable cinglé de la ville d’ici demain matin.

  - Esteban a raison, professeur. Il faut le détruire.

  - Le détruire ? répéta Théo. Mais vous ne vous rendez pas compte ! J’ai détruit les plans qui ont servi à la conception de l’Inducteur, ce qui signifie que je ne pourrais en fabriquer aucun autre ! Cela représente des mois de travail, sans compter les années de recherche de mon grand-père !

  - Je comprends bien, professeur. Je suis sûr que vous avez inventé tout un tas de choses formidables, et que vous en inventerez encore de nombreuses à l’avenir. Mais l’Inducteur est trop dangereux, vous avez vu ce qui a failli arriver ? On ne peut pas prendre le risque que cela se reproduise.

  - Très bien, répondit Théo en hochant la tête, alors je le détruirais. »

  Il glissa l’Inducteur dans sa poche et fit mine de vouloir sortir.

  « Professeur… dit Esteban. Il faut le détruire maintenant. »

  A contrecoeur, Théo sortit le pistolet de sa poche et le regarda tristement pendant quelques instants avant de le laisser tomber à ses pieds. Puis il donna plusieurs coups de talons furieux, jusqu’à ce que l’appareil soit réduit à l’état de simples composants électroniques, après quoi il continua d’écraser, jusqu’à ce qu’il n’en reste que quelques bouts de métal et de plastique informe.

  « Voilà, dit le professeur, au bord des larmes. Et maintenant ? »

  A ce moment-là, Charles se releva, le visage déformé par la douleur, un regard sanguinaire sous épais sourcils. Il semblait prêt à se jeter sur n’importe qui et à le déchiqueter en petits morceaux d’un moment à l’autre.

  « Oh oh » dit Esteban.

  Mais un nouvel évènement détourna leur attention. Des coups de feu, accompagnés de cris, éclatèrent à l’extérieur. Soudain, la porte d’entrée de l’église s’ouvrit à la volée, et un flot de soldat des Forces de l’Ordre en tenue de combat noire, précédés par le maire, fit irruption à l’intérieur de l’église, traquant les quelques Amoureux qui se cachaient sous les bancs de prière. Ludivine se tourna vers son frère qui affichait un sourire de triomphe.

  « Finalement, j’ai bien fait de le prévenir, dit-il avec un clin d’œil.

  - Ah, mes chers enfants ! dit le maire en jetant un regard inquiet au gourou qui arrachait ses vêtements. Vous n’êtes pas blessé ?

  - Mission accomplie, monsieur le maire, lança Esteban, en saluant comme un soldat. Nous avons identifié le moyen qui permettait au Rockeur d’être le sujet d’un amour artificiel, et nous l’avons détruit !

  - Détruit ? répéta le maire en déglutissant difficilement. »

  Les soldats des Forces de l’Ordre s’étaient déployés dans toute l’église. Quelques-uns se jetèrent sur Charles et le maîtrisèrent difficilement. Un médecin accompagné de quelques infirmiers se pencha sur le cas du gourou, qui semblait étouffer d’amour. Enfin, la mère des enfants arriva, les yeux pleins de larmes, et se jeta sur la jolie petite fille.

  « Oh, ma chérie ! dit-elle en sanglotant. Tu n’as rien ! »

  L’église fut rapidement évacuée. Bientôt, Esteban et Ludivine se trouvèrent à l’extérieur, où des camions des Forces de l’Ordres s’envolaient dans le ciel, plein d’Amoureux aux mains menottés. Avant de monter dans la voiture du maire, Ludivine fit un signe à Théo, interrogé par un sergent de la police, qui lui répondit par un sourire gêné. A l’intérieur, Esteban lui montra du doigt le gourou a qui on avait passé une camisole de force.

  « Il y a quelque chose que je ne comprends pas, dit Esteban. Pourquoi est-ce qu’il a dit qu’il savait qu’on parviendrait jusqu’à lui ? Tu ne trouves pas que c'est étrange ? C’est comme s’il nous avait attendu.

  - On ne saura probablement jamais, répondit Ludivine, tandis que les infirmiers faisaient monter le gourou à bord d’une ambulance. »

 

 

***

[j]

 

  Le lendemain matin se tint une nouvelle réunion du Conseil Municipal hebdomadaire de Petite-Ville-de-Taille-Moyenne - déjà la deuxième cette semaine. Le maire affichait un air morose et jetait à ses Conseillers des regards mauvais par-dessus le dossier qu'il faisait semblant de consulter. Lorsqu'il fut certain que personne ne faisait attention à lui, il dit à haute et intelligible voix :

  « La situation est grave.

  - En effet, poursuivit immédiatement le Conseiller Situationnel. Il semble que le moyen qui permettait au Rockeur d'être aussi aimé ait été irrémédiablement détruit et le secret de l'amour soit à jamais perdu.

  - Pire encore, ajouta le Conseiller Culturel, le Rockeur semble avoir été abandonné de tous ses fans et pas un seul de ses disques n'a été vendu sur tout Océane depuis ce matin.

  - Bien pire encore, souligna le Conseiller Electoral, nous avons annoncé à la population de la ville l'organisation d'élections municipales la semaine prochaine, et nous n'avons plus aucun moyen de les gagner.

  - Pourquoi ne pas empêcher les autres candidats de se présenter et de dire aux électeurs que personne n'a jugé nécessaire de nous faire concurrence ? suggéra le Conseiller de la Mise en Réponse.

  - Impossible, dit le Conseiller Electoral, de nombreux candidats se sont déjà proposés, et les chaînes de télévision sont déjà saturées de débats politiques.

  - Sans parler des oiseaux migrateurs réfugiés qui ont entamé une grève de la faim, rappela le Conseiller Ecologique. Si cette grève se poursuit, ils ne seront jamais assez dodus pour l'ouverture de la chasse.

  - Est-ce que personne n'a de bonnes nouvelles à annoncer ? »

  Le maire avait craqué. Les conseillers qui, quelques instants plus tôt, se disputaient le droit de parler, regardaient maintenant leurs pieds d'un air gêné. La situation semblait désespérée. Le maire songea un instant à laisser s'organiser de véritables élections auxquelles il ne se présenterait pas, à céder définitivement sa place. Mais, dans un coin obscur de la salle, une main se leva timidement.

  « Oui, Conseiller Inutile, dit le maire en le regardant d'un air incrédule, quelle bonne nouvelle avez-vous à nous annoncer ?

  - Je voulais vous remercier, monsieur le maire, dit le tout petit conseiller. J'ai appliqué votre méthode, j'ai fait un bisou sur le pansement au doigt de mon petit frère, et il n'a plus mal du tout maintenant ! C'est fantastique ! »vement sa place. Mais, dans un coin obscur de la salle, une main se leva timidement.

  « Oui, Conseiller Inutile, dit le maire en le regardant d'un air incrédule, quelle bonne nouvelle avez-vous à nous annoncer ?

  - Je voulais vous remercier, monsieur le maire, dit le tout petit conseiller. J'ai appliqué votre méthode, j'ai fait un bisou sur le pansement au doigt de mon petit frère, et il n'a plus mal du tout maintenant ! C'est fantastique ! »



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