
Administrateur scénariste
Paris (France)
Texte publié
le 19 avril 2000
1246 lectures
Blanc
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Blanc.
Je hais le blanc. Tous ces murs, ces plafonds, ces sols en plastiques, ces armoires, ces lits, ces docteurs, ces infirmières, ces robots, ces appareils, ces gens ... tout est blanc ici.
Mon seul coin de bonheur, c'est un carré de 15 cm dans le mur, une vitre de 10 cm d'épaisseur. Derrière, la nuit noire, les étoiles. Ici, il fait toujours nuit. Les étoiles scintillent toute la journée. Les gens trouvent l'espace triste, vide et déprimant. Mais non, il n'y a rien de plus déprimant que le vaisseau médical tout blanc où je suis enfermé.
Je plonge le regard de mon unique œil dans ce noir infini. Chacune de ces étoiles est un monde que je n'ai pas visité ou que j'ai oublié. Autrefois, je voyageais beaucoup m'a-t-on dit. J'étais chasseur de primes. Je partais sur des mondes lointains, pour tuer des bandits en fuite et ramener leur corps au plus offrant. J'étais riche et j'étais l'un des meilleurs. C'est pour ça que je suis ici, dans l'un des plus chers vaisseau-hôpitaux terriens. J'ai trouvé plus fort que moi.
Ils m'ont installé devant cette fenêtre comme ils installent les petits vieux devant leurs écrans où défilent des images venant des quatre coins du système spatial terrien. Ils ont voulu m'y coller moi aussi, au début, ils ont voulu m'abrutir, me transformer en légume, comme les autres ... mais non, pas question, je ne suis pas encore un légume, moi, je peux encore penser !
Ils croient que je regarde tous ces mondes éloignés en me remémorant les mésaventures que j'ai vécues, les hommes que j'ai traqués. Mais non, c'est impossible, je ne me souviens plus, je n'ai aucun souvenir. Plus rien. Ma mémoire est un pont qui s'effondre peu à peu dans le ravin de l'amnésie. C'est à peine si je me souviens du jour où je me suis réveillé dans cet hôpital. Je n'ai, de ce jour où j'aurais préféré mourir, que de vagues souvenirs assez flous, et je sais qu'un jour, il s'effacera complètement de ma mémoire, comme le reste.
Je dois vivre dans le présent. Je n'ai plus aucun moyen de me situer dans le temps, aucun souvenir pour me repérer. Je ne me souviens de mon nom que parce qu'on me le répète chaque jour, mais il ne signifie plus rien d'autre pour moi. Je ne connais pas mon âge parce que cet abruti de chasseur de primes, que, parait-il, j'ai été il y a à peine quelques mois, tenait à garder secret sa date de naissance pour préserver sa réputation. Mais le grand tueur à gages justicier n'est aujourd'hui plus qu'un légume dans un fauteuil roulant qui passe des journées à regarder les étoiles par son hublot. Si seulement je pouvais me souvenir et mettre un nom et une aventure sur chacune d'elle. Mais non, je ne suis plus rien.
J'entend la porte de ma chambre qui s'ouvre à droite. Des semelles fines effleurent le sol en chuchotant. Une infirmière. Le pas est léger, gracieux, sans doute de grandes jambes. Le bruit d'un plateau que l'on pose sur un table. Mais, au son qu'il fait, le plateau a l'air plus rempli que d'habitude. Les semelles glissent toujours derrière moi. Je ne reconnais pas ces pas ... sans doute une nouvelle.
- Je suis nouvelle. Je m'appelle Sarah.
Sa voix est une goutte d'eau qui tombe sur un cristal.
- Mes parents sont fermiers sur Antiga IV. Moi, mon seul rêve, c'était de quitter ce vieux caillou pourri pour voyager dans l'espace, et j'avais le choix entre hôtesse et infirmière. Mais avec toutes ces histoires dans les compagnies de vol spatiaux, j'ai préféré venir bosser ici.
Elle rit. Le cristal de sa voix scintille comme le rire d'une petite fille. (J'ai déjà entendu un petite fille rire moi ? Si oui, je ne m'en souviens plus ...) Je n'ai toujours pas vu l'infirmière, je ne l'ai qu'entendu. J'espère au moins qu'elle n'est pas trop bavarde.
- Je suis un peu bavarde, s'excuse-t-elle en riant. Si je vous embête, dites-le moi !
Très drôle. Pourquoi pas monter sur mon fauteuil roulant et sauter à cloche-pied en chantant Carmen. Je sens que cette nouvelle va m'énerver. Le pire, c'est que je ne peux rien lui répondre, et qu'elle semble s'en servir et faire comme si elle ne savait pas. Je ferme mon unique paupière valide pour l'oublier, à défaut de ne pouvoir la faire taire.
- Vous avez une belle vue d'ici.
Si je pouvais bouger les bras, je lui arracherais la tête.
- Si vous voulez, je peux vous laisser devant la fenêtre pendant que vous mangez.
Pendant que je mange ? Drôle de façon de qualifier la torture qui va suivre ... Comme je ne dis rien, elle tire mon fauteuil en arrière, de façon à laisser entre moi et la cloison l'espace de mettre une table. Ensuite, elle pousse justement ladite table à cet endroit.
Je la vois alors pour la première fois, lorsqu'elle entre dans mon champ de vision. En fait, elle est plutôt petite et assez fine. Les cheveux bruns, les yeux marrons, le visage fin, le teint sombre, plutôt jolie, son uniforme tout neuf semble être taillé exactement pour un corps qui semble lui aussi parfait. Une infirmière quoi.
- Aujourd'hui, c'est petits-pois carottes.
Elle pose devant moi un plateau en plastique où sont répartis une sorte de tas vert et orange, un masse grise, et un récipient en plastique mou contenant un liquide bleuté. Elle recule comme pour observer un petit animal qui va se prendre dans un piège. Je ne mange pas.
- Vous ne mangez pas ?
Très drôle, encore une fois. Je suis censé faire comment pour avaler ça ? Par télékinésie peut être ?
- Allons, Monsieur Luc, une petite bouchée !
Mais c'est toi qui es bouchée ma pauvre fille ! Regarde dans quel état je suis ... tu crois vraiment que je vais avaler quelque chose dans cet état là ? Je ne bouge toujours pas. Elle saisit une fourchette, la plonge dans la repoussante masse verte et la soulève jusqu'à mes lèvres.
- Et bien ? Vous n'aimez pas ?
Alors c'est ça qu'ils mangent les autres ? C'est ça de la nourriture ? Est-ce que j'ai vraiment pu avaler ça à l'époque où j'étais chasseur de primes ? Est-ce que j'ai jamais pu avaler quelque chose ? Si je ne me souviens même plus de ça ... mais bordel, ça se mange son truc ? On ne me l'aurait pas dit, j'aurais plutôt pris ça pour de la colle.
- Oh, je sais ! Du temps où vous étiez ce célèbre chasseur de primes, on a souvent dû essayer de vous empoisonner ! Je comprends que vous soyez inquiet, je suis nouvelle, alors vous vous méfiez ...
Et la voilà qui se prend pour un agent secret ! Ce sera pas la première ...
- Regardez, je vais vous montrer.
Elle porte le fourchette à ses lèvres et ouvre la bouche. Non, malheureuse, ne fais pas ça, c'est du plastique, ça ne se mange pas ! Mais l'infirmière brune avale la substance normalement. Elle semble trouver que c'est bon. Moi, je ne sais même pas ce que c'est que le goût. Elle sourit.
- Alors, vous voyez ? Il n'y a aucun risque.
Bien sûr qu'il n'y a aucun risque, je m'en doute bien.
- Allez, Monsieur Luc, à vous maintenant.
Elle plonge à nouveau la fourchette dans le plat et la soulève.
- Allons, un petit effort.
Elle attrape mon bras, le tire et tente vainement de me faire attraper la fourchette. Mes doigts glisse le long de l'ustensile sans le sentir. Mon regard est toujours plongé dans le vide, loin devant moi. Je n'ai fait aucun mouvement depuis qu'elle est arrivée. Seulement ma paupière droite qui bat inlassablement. L'autre est fermée depuis un bon moment. En fait, je n'ai pu faire aucun mouvement depuis mon accident.
Ça y est, elle semble comprendre. Elle lâche mon bras qui retombe sur l'accoudoir du fauteuil, inanimé, mollement. Pathétiquement. Elle recule lentement avec un air terrifié en fixant ses beaux yeux marrons sur mon fauteuil. En passant, elle accroche le plateau qui bascule et semble chuter au ralenti, jusqu'à ce qu'il explose sur le sol avec fracas, répandant la pate verte et orange sur le sol.
La fille est toujours terrifié. Je crois même voir des larmes dans ses yeux. Elle fouille dans ses poches et en sort un petit carnet. Je le connais bien celui là. Carnet des patients. Je ne vois pas ce qu'elle voit. Mais je sais très bien ce qu'il y a dedans. Sur une page, qui se trouve être celle qu'elle est en train de regarder, est collée ma photo, sont inscrits mon nom, mon poids, mon âge, ma taille et, en dessous, la raison pour laquelle je suis ici : paralysie totale. Raison : gravement blessé par un bandit en fuite. Probabilité de guérison : aucune. Reste à vivre : environ 50 ans.
L'infirmière s'enfuit en pleurant. Ah ! Les nouvelles ...
Je ne sais pas combien de temps s'est écoulé. Je suis allongé sur un lit, à regretter mes étoiles. Ma chambre est plongée dans la pénombre, faiblement éclairée par la lumière que laisse entrer le hublot. Le silence pèse sur le vaisseau. Tout le monde dort. Pas moi. Insomnie. Même la nuit, je ne peux m'échapper. Prisonnier de mon propre corps inanimé. Le temps semble glisser inlassablement, le plus lentement possible. Parfois, j'ai l'impression de le voir ralentir. Il ne se passe rien. Il ne se passe jamais rien. Le temps s'écoule lentement et ne semble pas près de s'arrêter.
Toujours la même routine qui s'écoule chaque jour, les même infirmières qui défilent chaque jour. Parfois, l'une d'entre elles se lasse de nourrir et de parler à une statue alors on la change. Souvent, elles sont quelques peu horrifiées de mon état. Mais c'est la première fois que l'une d'entre elles s'enfuit en courant.
Toujours la même routine. Le jour, je passe mes journées à regarder l'espace par mon hublot. Même cette vision commence à me lasser. Grâce à de vagues notions d'astrophysique, que j'ai dû garder de l'époque où je parcourais la galaxie, j'ai pu calculer que notre vaisseau tournait autour du Soleil, quelque part entre Mars et la Terre. Je connais chaque étoile que je vois. Je n'ai même pas le plaisir d'en découvrir de nouvelles. Le soir, la nuit, je ne peux même pas m'échapper en rêve, à cause de mes insomnies. L'infirmière du soir arrive et me dit : “ Allons, Monsieur Luc, il faut dormir maintenant. ”. Puis, aidée d'un infirmier, elle me transporte sur mon lit, me borde, éteint la lumière, s'en va et me laisse plonger dans la contemplation du plafond, que j'admire avec enthousiasme comme chaque nuit depuis que je suis là.
Au moins, après la mort, on ne sait pas ce qu'il y a. C'est la surprise. LA grande surprise. Moi, la mort, je l'attends avec impatience. Là, enfin, il se passera quelque chose que je n'aurais pas déjà vécu. Là, enfin, je quitterai cet hôpital que je ne peux plus voir. D'ici là, environ, cinquante ans, je sais exactement ce qu'il se passera à chaque instant, à chaque minute, à chaque seconde : rien. Le vide. Le néant. J'ai trouvé pire que la mort.
Le temps.
ii
[j]
Quand je reprends conscience, une intense douleur me traverse les jambes, du haut des cuisses jusqu'au bout des doigts de pieds. Je suis allongé sur un lit dont je sens le matelas sous mes côtes ... Un lit ? Non !
Par pure réflexe, je passe en revue tous mes souvenirs : je m'appelle Thomas Crow, je suis avocat spécialisé en astrophysique, j'ai une femme, Sarah, et deux enfants, dont une fille qui est morte il y a peu. Je soupire, rassuré. Ils ne m'ont pas effacé la mémoire, ils n'ont pas réussi à m'avoir ! Pourquoi en avait-on après moi ? Maintenant que j'essaie de me souvenir de détails, tout devient flou ... En me concentrant, je me souviens qu'il y à peine un mois, j'enquêtais sur une affaire de crash spatial. Je défendais une cliente (impossible de me souvenir qui !) qui avait perdu sa fille, son frère, sa belle-sœur et deux de ses neveux, la moitié de sa famille, lors du crash du Spint (ou un nom dans le même genre ... je ne me souviens plus très bien), un gigantesque vaisseau spatial de croisière qui se désintégra avec 11675 passagers à son bord, en frôlant de trop près une super nova...
Je me souviens de tout ça en bloc... auraient-ils vraiment réussi à m'effacer la mémoire ? Mais d'abord, qui ça “ils” ? Et pourquoi ? Les questions sans réponses et les réponses sans questions se bousculent dans ma tête, au point de me donner l'impression qu'elle va exploser. Pris par une soudaine migraine, je décide d'arrêter d'essayer de fouiller dans ma mémoire, et d'analyser plutôt la situation présente.
En même temps que je me souviens de mon cinquième sens, la vue, je m'aperçois que mes yeux sont fermés et que ma vision est donc obstruée par le noir. Je me remémore alors ma phobie du noir, de l'enfermement, de l'espace, et de vieux souvenirs de terreur puérils resurgissent alors, suivit de très près par le mal de crâne qui revient à la charge. J'ouvre les yeux en espérant que cette action chassera ces souvenirs et la migraine par la même occasion. En fait, je n'ouvre qu'un seul œil (l'autre restant mystérieusement scellé) pour découvrir une grande étendue blanche, rassurante, chaleureuse.
Cette nouvelle vision me rappelle de nouveaux fragments d'enfance. Le jour où mes parents ont fait peindre ma chambre en blanc pour m'éviter de faire des cauchemars que m'inspiraient les petites étoiles, comêtes et planetes du papier peint. La migraine semble se dissiper peu à peu, mais ma paupière gauche refuse obstinément de s'ouvrir malgré tous mes efforts, comme si elle était cousue. Je comprends que l'étendue blanche devant moi est un plafond, ce qui confirme l'hypothèse que je suis allongé sur le dos. Je tente de lever mon bras et de l'amener jusqu'à mon œil gauche pour le toucher, mais une horrible douleur me déchire les muscles et je ne réussis qu'à bouger à peine l'épaule et le bout des doigts. J'ai la désagréable impression que mes muscles n'ont pas servi depuis une éternité.
Péniblement, et non sans douleur, je réussis à m'asseoir sur mon lit, après une dizaine de minutes d'effort. La douleur insupportable commence à se dissiper. Je suis en sueur. J'observe l'espèce de petite chambre d'hôpital dans laquelle je me trouve. Une armoire, une petite table de nuit, un fauteuil roulant (un fauteuil roulant ?), une autre table, plus grande, et un hublot qui donne directement sur le vide intersidéral.
Je frissonne. Encore ma phobie du noir. Ma phobie du vide. Ma phobie de l'espace. Difficile à croire pour un astrophysicien. De lointains souvenirs me reviennent. Mes études à l'école d'astrophysique martienne, malgré ma phobie. C'est mon père. C'est lui qui voulait que je sois astrophysicien. Quand je suis brillamment sorti de l'école martienne, il était mort, je suis retourné sur Terre, où j'ai fait des études de droits. Voilà pourquoi je suis l'un des seuls avocats spécialisé en astrophysique, à qui on fait toujours appel lors des grand procès spatiaux.
Au début, tous ces souvenirs me semblent être ceux d'un autre, que l'on m'aurait raconté. Mais, plus j'y pense, plus ils me semblent présents. Aurait-on vraiment tenter de m'effacer la mémoire ? Où suis-je ? A nouveau, les souvenirs affluent et les idées se bousculent dans ma tête. J'essaie de me souvenir d'événements plus récents.
Le procès. Instinctivement, je sais que j'y trouverais sans doute de nombreuses réponses. Qui était l'accusé ? “ Blast ” ... “ Blast ” quelque chose ... non ... si ! AirBlast, oui, c'est ça ! La compagnie de vol intersidéraux. La femme que je défendais avait perdu une bonne partie de sa famille, dont sa fille, dans le crash d'un des vaisseaux spatiaux d'AirBlast ... Mais qui est cette femme ? J'ai le sentiment que je la connaissais déjà intimement avant le procès. Impossible de me rappeler qui elle est.
Je me souviens soudainement d'Ivan. Ivan comment ? Impossible à dire ... Il était avec moi sur Mars, à l'école d'astrophysique. C'est là que je l'ai connu. Quel rapport avec le procès ? Oui, je sais ! Il m'aide souvent pour mes procès. Il travaille pour AirBlast. Ils ont eu Ivan. Il déteste sa boite. Il a découvert quelque chose d'important au sujet d'AirBlast et du procès. Ils ont eu Ivan ! De quoi ? Qu'est-ce que c'est que cette phrase qui résonne dans ma mémoire ?
“Ils ont eu Ivan ! Ils traquent tous ceux qui savent pour AirBlast. Le prochain, ce sera toi ! Ils t'effaceront la mémoire à toi aussi ! Vas t'en” Il n'y a plus qu'un seul mot qui résonne dans ma tête. FUIR.
Je saute de mon lit, mais à peine suis-je debout que je retombe sur les genoux, tant j'ai mal aux jambes de ce brusque effort. En m'aidant de mes bras, je me traîne jusqu'au lit où je remonte pour m'asseoir et masser mes jambes endolories. J'ai le cœur qui bat à tout rompre. Je réalise soudainement que je ne suis pas en danger immédiat, si des hommes me traquaient dans ce qui semble être un hôpital, ils m'auraient sans doute déjà retrouvé.
Par pure précaution, je tire le lit devant la porte pour la bloquer, et je m'assois dessus. J'essaie de rassembler tous les éléments que j'ai à ma disposition. J'ai enquêté sur cette affaire avec Ivan, et il a découvert quelque chose de compromettant au sujet d'AirBlast. Mais quoi donc ? Ils ont eu Ivan ! Ils lui ont effacé la mémoire pour ça. Mais pourquoi ? M'a-t-il dit son terrible secret ? Si oui, je ne m'en souviens plus ...
Et soudainement, je comprends. Il me l'a dit. Mais moi aussi, ils m'ont eu ! AirBlast ou n'importe qui d'autre désireux que le secret d'Ivan soit conservé m'a effacé la mémoire et m'a enfermé dans ce qui doit être une sorte d'asile pour amnésique? Ils m'ont eu, moi aussi.
Mais, alors, comment se fait-il que je me souvienne de détails de ma vie ? Auraient-ils pu effacer de ma mémoire ce simple détail ? Dans ce cas, pourquoi ai-je l'impression de n'avoir aucun souvenir depuis plus d'un mois ? Que s'est-il passé pendant ce temps ? Suis-je resté dans le coma tout ce temps ?
Je comprends que je ne saurais rien de plus en restant ici, et je sais instinctivement que les réponses ne peuvent se trouver que derrière cette porte que j'ai bloquée avec mon lit. Comme je sens que mes jambes vont mieux, je me lève, tire mon lit et ouvre en grand la porte. Personne, bien sûr. Je jette un timide coup d'oeil dehors pour apercevoir un long couloir qui s'étend loin à droite et à gauche, bordée de centaines de portes. Personne. Je ne sais pas bien de qui ou de quoi j'ai peur, mais je sais qu'il faut que je sorte au plus vite d'ici, et si possible, en ne croisant personne. Si on me pose des questions, je ne vois vraiment pas ce que je pourrais répondre. Sans réfléchir, je pars en courant vers la gauche.
J'aperçois un mur qui termine le couloir d'où partent perpendiculairement deux autres couloirs, à droite et à gauche. Sur le mur en face de moi, un “A” en forme de triangle et un “B” entouré d'un cercle forment le gigantesque logo d'AirBlast. Sueurs froides. Si je suis dans un asile, ce n'est sûrement pas un asile comme les autres. A la vue de ce logo, je tremble
A nouveau, des milliers de souvenirs se bousculent dans mon esprit. Mais seul l'un d'entre eux m'intéresse. Ivan. Son secret. Je me souviens maintenant. Je me rappelle quelle horrible conspiration d'AirBlast nous devions dénoncer. Je sais qu'ils nous ont eus. Et je sais maintenant parfaitement pourquoi je dois quitter cet endroit à tout prix. A ce moment là, une violente migraine me vrille le crâne, le monde semble exploser autour de moi, et en heurtant violemment le sol, je m'évanouis.
iii
[j]
Le temps. Pire que la mort. Ces mots résonnent dans ma tête comme si je les avais pensés il y a une éternité. Je vois flou. Non, je ne vois rien, mes yeux sont fermés. En fait, je pense flou. Que se passe-t-il ? J'ai le sentiment qu'un temps assez long s'est écoulé depuis cinq secondes, depuis le moment, où j'ai pensé ces mots. Comme si je m'étais endormi ; et pourtant je sais que je n'ai pas dormi, car je ne me souviens pas m'être réveillé. Comme si, pendant une heure, le temps s'était écoulé sans que j'ai conscience de moi-même, tout en ayant conscience que le temps s'écoulait. Comme si quelqu'un d'autre avait eu conscience d'exister à travers moi, et que pendant ce temps-là, ma conscience s'était éteinte.
Peut être une amnésie chronique ou quelque chose du même genre. Peu importe. Vu l'état dans lequel est ma mémoire, j'ai sûrement fait d'innombrables autres crises comme celle-ci et j'ai sûrement oublié ces crises... Celle d'aujourd'hui a peut être effacé la moitié du vide qui me sert de cerveau... de toute façon, je n'ai aucun moyen de le savoir et je ne le saurai jamais !
Qu'est ce qu'un homme sans mémoire ? La vie d'un homme est inscrite dans sa mémoire. Un homme, ce n'est après tout qu'une boule de matière doté d'une mémoire. Un homme, c'est une mémoire. Sans mémoire, je ne suis même plus un animal. Si seulement cette maudite paralysie ne clouait pas ma vie au sol. Si seulement je pouvais bouger et communiquer sans avoir à faire du morse avec ma seule paupière valide, si seulement je pouvais parler, si seulement je pouvais vivre comme tout le monde !
Voilà. C'en est fini de la lamentation matinale quotidienne. Passons maintenant à l'établissement du programme de la journée, seconde grande occupation quotidienne. Voyons... une infirmière va venir aujourd'hui. Pour me proposer de regarder la télévision dans la salle commune avec les autres légumes, et comme je vais refuser (deux battements de paupière pour répondre non - je préférerais que ce soit un pour dire non : je dis plus souvent non que oui), elle va me placer devant mon charmant petit hublot. Ensuite... voyons... est-ce qu'aujourd'hui je vais compter les étoiles qui passent ou bien admirer avec quelle harmonie sont disposées les jointures du hublot ? Le choix est difficile : j'ai déjà regardé les étoiles hier (et avant-hier, et avant-avant-hier, et avant-avant-avant... euh après... je ne me souviens plus...), mais elles, au moins, elles changent de place, contrairement aux jointures.
Disons que je choisirai plus tard, après le petit déjeuner que m'apportera Sarah (j'ai appris que l'infirmière que j'avais traumatisé (!) hier s'était remise de son état de choc (!) et qu'elle s'occuperait désormais de moi). A ce propos, n'aurait-elle pas déjà dû arriver ? L'heure du déjeuner devrait avoir déjà sonné ...
Je me demande qu'elle heure il est. C'est vrai que l'on m'a installé un nouveau système d'horloge parlante pour que je puisse demander l'heure en deux temps - trois battements de paupières. Il est temps de profiter de l'avancée fantastique de la technologie moderne ! Je commence par ouvrir les yeux, et immédiatement, je suis ébloui. Ma chambre semble soudainement plus blanche, plus lumineuse, plus hideuse encore que d'habitude. Mais je comprends bien vite que je suis pas dans ma chambre.
D'ailleurs, où suis-je ? Le plafond au-dessus de moi est cassé en deux. Cassé en deux ? Non, en fait, j'ai la tête penché et ce que j'observe est l'endroit où le mur et le plafond se rejoignent. Juste au dessous, un énorme sigle rouge et bleu est sous-titré “AirBlast” ... AirBlast ? AirBlast ! J'ai l'impression de retrouver une carte postale me rappelant de vieux souvenirs d'enfance.
C'est tout un morceau de ma vie qui me revient soudainement en mémoire. Une partie de moi-même. Une partie de moi-même que je retrouve. A l'époque où j'étais chasseur de primes. La première fois que je vins sur Terre. Mon arrivée chez AirBlast. Le briefing de ma mission par un certain Cavlas. Ma mission sur le vaisseau spatial. L'ACCIDENT. Qui n'en était pas un d'ailleurs. Je me souviens bien maintenant. Une fois les pièces du puzzle rassemblées, le complot apparaît clairement. Tout cela n'est qu'une conspiration d'AirBlast et j'en suis la clé.
En même temps que ma mémoire, mon système nerveux se réveille. Je n'ai rien senti depuis si longtemps que la première moindre petite douleur en est insupportable. C'est une migraine. Je perds connaissance.
iv
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Je me réveille, les membres tremblants. Je m'assois contre le mur derrière moi. Je me prends la tête dans les mains de façon à faire fuir la migraine qui me hante encore. Puis je me lève. Je suis toujours au même endroit, bien sûr, juste sous le grand sigle d'AirBlast. Mais maintenant, où aller ?
Impossible de trouver la sortie de ce vaisseau. Inutile d'errer sans but, je dois trouver quelqu'un qui puisse, de gré ou de force, m'indiquer le chemin du hangar. Là, je trouverai une ambulance ou n'importe quoi, et une fois que j'aurai quitté le champ de force du vaisseau, ils ne pourront plus rien contre moi.
En avant ! Pendant que je marche dans le couloir, je me remémore tous les faits de cette histoire. Peu après l'ouverture du procès, les experts découvrirent que cet incident était en fait un attentat aveugle. Un certain Ethiaol s'était embarqué sur le vaisseau et avait reprogrammé le vaisseau pour le jeter droit dans une super nova. Voilà ce que les experts d'AirBlast avait réussi à démontrer, preuve à l'appui, innocentant ainsi la compagnie de vols intersidéraux.
Le dossier était clos et ma cliente (pourquoi diable je n'arrive pas à me souvenir qui elle est ?) ne reçut pas un sou d'AirBlast, en dehors du remboursement du ticket de sa fille et d'une brochure publicitaire pour AirBlast. Quant à moi, je n'étais pas satisfait. Toute cette affaire s'était résolue trop facilement. Je ne savais pas bien si je sentais cela par instinct, ou bien si je le voulais pour sauver ma cliente ... (mais pourquoi l'attachais-je tant à elle ?). Quoiqu'il en soit, quelques jours après que l'affaire fut close, Ivan, à qui j'avais demandé d'enquêter de son côté, vint me trouver. Je me souviens de la conversation dans les moindres détails. Il m'avait appelé, un quart d'heure plus tôt, l'air très énervé, et j'avais cru déceler dans sa voix une sorte de terreur, ce qui était plutôt inhabituel venant de lui. Il vida son verre d'un excellent whisky que je lui avait servi et le reposa bruyamment sur la table.
- Tom, il faut que je te parle.
- Sauf erreur de ma part, c'est pour ça que tu es venu.
- Ce n'est plus drôle maintenant, Tom, on ne rigole plus !
- Ça n'a jamais été très drôle d'avoir tous ces morts à l'esprit ...
- Tom, laisse tomber tout ça, ça devient trop dangereux !
- Dangereux ? Comment ça ? Tu as découvert quelque chose ?
- Ils ont déjà essayé de m'avoir, Tom !
- De t'avoir ? Pour te faire quoi ? Ils tuent leurs employés ?
- Pour m'effacer la mémoire !
Je ne pus retenir un hoquet de surprise et un petit rire qui sembla vexer Ivan.
- Personne ne sait effacer la mémoire !
- Eux ils savent !
- Comment sais-tu tout ça ? Et pour quelle raison voudraient-ils t'effacer la mémoire ? As-tu découvert que l'attentat était faux, qu'Ethiaol n'avait jamais existé ?
Une lueur d'espoir dut briller dans mes yeux, car il me jeta un regard mi-étonné, mi triste.
- Si, tout cela est vrai, malheureusement. Le nom d'Ethiaol était sur la liste des passagers, il est monté à bord, a reprogrammé le pilote automatique du vaisseau et l'a fait plonger dans une super nova. Sauf qu'il s'en est sorti : et cela précisément parce qu'AirBlast ne voulait pas qu'il meurt.
- Quoi ? Comment ça ?
- Tom, c'est AirBlast qui a engagé Ethiaol !
- Pour couler leur vaisseau de luxe qu'ils avaient payé si cher ? Ça ne tient pas debout !
- L'assurance, Tom, l'assurance ! Une fois que le vaisseau était lancé, ils se sont aperçus que l'argent que leur coûtait un voyage était bien supérieur à celui qu'il leur rapportait : le Spint n'était pas rentable. Avec l'argent qu'il leur avait coûté et toute la pub qu'ils avaient fait autour, ils ne pouvaient pas l'envoyer à la casse ... donc, en le faisant sauter, ils récupèraient l'argent de l'assurance, qui remboursait le vaisseau.
Je ne dis rien, cherchant où était la faille dans sa théorie.
- Il faut que tu me croies, Tom !
- Et les 11000 morts ?
- C'est là qu'intervient Ethiaol. En prouvant que le Spint et ses passagers ont été victimes d'un attentat aveugle, AirBlast est innocenté. Ainsi, ils ont juste à rembourser aux familles des victimes le prix des billets.
- Non, je voulais dire, ça ne leur fait rien d'avoir 11000 morts sur la conscience ?
- Tu sais, Tom, je pense que dans ce cas-là, la somme que leur a remboursé l'assurance peut consoler de bien des choses ...
- Mais c'est atroce !
- ... et le pire est encore à venir.
- Quoi encore ?
- Écoutes, Thomas, je sais que ça va te sembler fou, et que ça va être dur à assimiler, mais il faut que tu me croies !
- Après tout ça, je suis prêt à avaler à peu près n'importe quoi.
- Tom, Ethiaol n'est pas ...
Ivan hésita.
- ... n'est pas quoi ?
- Ce n'est pas un humain à part entière.
- Quoi ? Qu'est-ce que c'est alors ? Un clone ? Un robot ?
Une porte. Je réfléchirais à tout cela plus tard, il est temps de trouver une sortie. Je suis de nouveau dans le couloir où était la chambre dans laquelle je me suis réveillé. Ici, je trouverais sûrement une infirmière pour m'indiquer la sortie. Je n'ai qu'à essayer d'ouvrir chaque porte. Je m'approche de la premiere, numéroté “FF30”. J'essaie de tourner la poignée, mais elle est bloquée. Fermée ? Non, ce n'est pas ça.
A y regarder de plus près, je m'aperçois que le mur, la porte et la poignée forment un seul et même élément : c'est une fausse porte ! Il n'y a qu'un mur derrière. Je cours à la chambre voisine. Même fausse porte. Je me retourne. De loin, ces portes ressemblent toutes à des vraies, et ce n'est qu'en s'approchant de très près qu'on voit qu'elles sont fausses. Jusqu'à ce que j'arrive à la chambre FF8. Ma chambre. La porte est entrouverte. C'est une invitation.
Je pousse la porte qui s'ouvre jusqu'à taper doucement le mur. Et derrière, que vois-je ? C'est Sarah ! Sarah Crow, ma petite femme, déguisée en infirmière ! Mais soudain, mes os se brisent et mon sang se glace. C'est Sarah. Sarah Crow, ma cliente, qui a porté plainte contre AirBlast après avoir perdu la moitié de sa famille, dont sa fille. Notre fille. Oh, ma petite Alice ...
Sarah se retourne et semble terrifiée en me voyant. Elle lâche un petite carnet. Ses mains tremblent et ses yeux sont grand ouverts. On croirait qu'elle voit un fantôme à ma place ! J'ai envie de crier “Sarah, c'est moi, Thomas, allons-nous en d'ici !”. Mais quand j'ouvre la bouche, aucun son ne sort, comme si ma voix était paralysée. C'est elle qui parle :
- Monsieur Luc ! Mais ... vous marchez ! Comment est-ce possible ?
Monsieur Luc ? Moi ? C'en est trop ! Je ne sais pas si c'est le sol qui s'ouvre sous mes pieds ou si ce sont mes jambes qui ne me soutiennent plus. Quoiqu'il en soit, je chute et je m'évanouis.
v
[j]
- Tom, Ethiaol n'est pas ...
Ivan hésita.
- ... n'est pas quoi ?
- Ce n'est pas un humain à part entière.
- Quoi ? Qu'est-ce que c'est alors ? Un clone ? Un robot ?
J'entend juste un sifflement. Rien de plus. Puis, un bruit sourd que fait Ivan en tombant sur le sol. Non ! Ce n'est pas possible ! Il ne peut pas mourir maintenant, pas juste avant de me révéler son secret ! Ça n'arrive que dans les films, c'est un cliché, non ! Je me jette sur Ivan pour le secouer, bien que je sais que cela ne servira plus à rien. Deux autre sifflement traversent la pièce. Deux petites fléchettes viennent de se planter, une dans mon fauteuil et l'autre dans le nombril d'une femme nue, accrochée au mur (un tableau hideux du père de Sarah). Il y a trois petits trous ronds dans la fenêtre.
- Ivan, dis-moi ton secret, ne meurs pas !
L'interpellé s'assoit et extirpe une fléchette de sa nuque.
- Je ne suis pas mort idiot ... ce n'était que du poison destiné à m'endormir ... et ils ont raté la veine ...
Comme pour confirmer ses dires, deux nouvelles fléchettes viennent siffler à mes oreilles. Je tire Ivan et le conduit à la cuisine où Sarah prépare une tarte au kiwi. Je claque la porte.
- Nous ne risquons plus rien ici.
Ivan jette un coup d'oeil inquiet derrière lui.
- Sans doute des tireurs isolés à la solde d'AirBlast.
Nous entendons la vitre du salon qui explose, sous l'assaut des fléchettes, dont deux viennent se planter dans la porte de la cuisine.
- Mais qu'est-ce qui se passe ici, bordel ? (Sarah n'aime pas qu'on salisse son salon; elle brandit dans sa main un couteau taché du sang vert des kiwis.)
C'est exactement à ce moment-là que le mur de la cuisine explose. Sarah tombe en avant et le couteau qu'elle a lâché vient se planter dans la cuisse d'Ivan. Réflexe. Je cours derrière moi, vers ma chambre. Je sais que j'y trouverai une arme. Sous le matelas. Classique, mais sûr. J'espérais ne jamais avoir à m'en servir. Bien sûr, elle n'est pas chargée, mais elle servira au moins d'intimidation.
Grand fracas. Sarah crie. Je l'ai laissée seule dans la cuisine ! Je cours, pour trouver le mur de ma cuisine neuve totalement arraché. Sarah pleurniche dans son coin.
- C'était toi, Thomas, c'est toi qui l'a tuée ! Oh, Alice ...
Quoi ? Je me demande où est Ivan. Je n'ai pas le temps de poser la question que j'ai déjà la réponse. C'est Sarah, encore une fois, qui hurle maintenant hystériquement.
“ Ils ont eu Ivan ! Ils traquent tous ceux qui savent pour AirBlast ... Le prochain, ce sera toi ! Ils t'effaceront la mémoire, à toi aussi ... Va-t'en ! ”
Mais comment sait-elle tout ça ? J'ai l'impression d'être dans un rêve.
- Attention !
Son avertissement ressemble plutôt à un cri suraigu. Elle pointe un index derrière moi. Mais je n'ai pas le temps de me retourner. Un sifflement. Un petit picotement à la nuque. Ma vision qui se brouille. Rien de plus. Cette fois, ils n'ont pas raté la veine. C'est ma dernière pensée. Je m'effondre.
vi
[j]
Je me souviens de tout maintenant. Mes deux vies. Mes deux mémoires. Thomas Crow. Luc Ethiaol. Toutes les pièces du puzzle s'assemblent pour former une histoire qui semble maintenant tout à fait clair. Je peux aisément combler les lacunes qui subsistent.
Tout commence il y a six mois. Mon beau frère, Eyan, vient de gagner plusieurs billets pour le vol inaugural du Spint. Il nous propose de venir, moi, Sarah, et les enfants. Mais il est déjà prévu que mon fils parte chez une amie pour faire du ski. Nous décidons donc de ne partir que tous les trois, ma femme, ma fille et moi. Deux jours avant le départ, une société de loisirs, à qui je devais beaucoup d'argent, me contacte pour une affaire, en échange de quoi elle effacera mes dettes. Je reste donc sur Terre, Sarah décide de rester avec moi et nous confions notre petite Alice à son oncle et ses cousins.
Deux jours après le départ, le Spint frôle une super nova et se désintègre avec ses 11675 passagers, dont notre petite Alice. Mais il y a une autre partie à cette histoire, une autre mémoire, qui m'était jusqu'ici cachée, qui vient compléter ce puzzle qu'est devenu ma mémoire, une autre partie de moi-même qui m'est soudainement revenue. AirBlast, pour reprogrammer la trajectoire de son vaisseau de croisière, le Spint, avait besoin de quelqu'un qui s'y connaisse un minimum en astrophysique. De plus, il savait que ma fille était à bord et que je dirigerais le procès contre eux si leur vaisseau implosait. Ils ont donc trouvé l'homme parfait pour exécuter la mission. Moi. Non seulement j'étais doué en astrophysique, mais, en plus, ils étaient sûr que je les attaquerais en justice; tout collait parfaitement dans leur logique tordue de pervers.
Je suppose qu'ils sont venus me chercher de nuit, mais en fait, je n'en sais rien. Quoi qu'il en soit, je me suis réveillé un matin, et je n'étais plus Thomas Crow, mais Luc Ethiaol. Je n'avais aucun souvenir de ma vie réelle, celle de Thomas Crow, je n'avais plus que ceux d'Ethiaol, ceux d'un chasseur de primes inventé par AirBlast pour l'occasion. Je me rappelle encore, aujourd'hui, des souvenirs de Luc. Ses débuts comme contrebandier ... Je me souviens de nombreux détails, mais plus j'y pense, moins ils semblent réels, comme une histoire qu'on m'aurait raconté.
Je me réveillais ce matin là avec une seule idée en tête. J'étais Luc Ethiaol et je devais m'embarquer sur le Spint et reprogrammer sa trajectoire pour le faire passer vers une étoile instable, à cause de laquelle il avait déjà dû dévier de sa route initiale. Ensuite, je quittais discrètement le vaisseau pour retourner chez AirBlast. Là, au lieu de me payer, ils m'endormirent et me lavèrent le cerveau. Je redevins Thomas Crown et je rentrais chez moi en expliquant à ma femme que j'avais passé ces 20 heures au tribunal.
Bien entendu, le Thomas que j'étais redevenu n'avait aucun souvenir d'avoir été Luc Ethiaol. Il se souvenait seulement avoir défendu une petite compagnie de loisirs inventé par AirBlast, également pour l'occasion, tout comme Ethiaol. Il se souvenait même que le procès n'avait duré qu'une journée parce qu'il l'avait rapidement perdu.
Deux jours plus tard, le Spint se désintégra avec ses 11675 passagers et notre petite Alice. Bien entendu, ma femme porta plainte et je pris sa défense. AirBlast réussit à prouver que le pilote automatique du Spint avait été reprogrammé et put même fournir le nom du coupable, puisqu'il était inscrit sur la liste des passagers et qu'il avait laissé des traces aux experts d'AirBlast pour revendiquer l'attentat, avant de mourir avec le vaisseau. Tout le monde pleura la cruauté aveugle d'un terroriste inconnu et l'on ferma le dossier.
Quelques semaines plus tard, Ivan, qui avait enquêté de son côté, découvrit, je ne sais trop comment, la terrible mise en scène d'AirBlast et il vint me voir pour me l'exposer. Mais il avait sans doute été suivi car nous fûmes capturés, lui, ma femme, et moi, par les hommes d'AirBlast, avant même qu'il ait pu m'expliquer ce qu'il avait découvert.
Après cela, le blackout. Un long coma pendant lequel je ne me rappelle de rien, si ce n'est que le temps passait. Ils durent nous cryogéniser, le temps de décider ce qu'ils feraient de nous. Ils durent trouver la solution, car, un matin, je me réveillais dans une petite chambre d'hôpital. Cette fois, je n'avais plus rien, plus aucun souvenir. A mon réveil, on m'expliqua que j'étais Luc Ethiaol, chasseur de primes gravement blessé par un bandit en fuite que j'aurais capturé, ce qui était faux, bien entendu. Résultat : j'étais complètement paralysé et amnésique. Aucune chance de me souvenir de ce qu'il s'était passé, et même si la mémoire revenait, mon handicap m'empêchait de m'échapper pour dénoncer le complot.
Les jours passèrent et ma mémoire endommagée s'effaçait peu à peu. Ma vie n'était qu'un éternel recommencement. Jusqu'au jour où est arrivée cette nouvelle infirmière, qui venait d'Antiga IV. Je ne savais qui elle était à l'époque, mais maintenant, tout semble tellement évident ... et dire que j'avais, à un moment, voulu - ou plutôt, Ethiaol avait voulu - l'étrangler ! En un sens, je suis rassuré de la savoir près de moi. Mais que lui ont-ils fait ? Elle se prend pour une infirmière et me croit chasseur de primes ...
Je pense qu'AirBlast ne savait pas quoi faire d'elle et qu'ils l'ont donc envoyé ici, avec moi, et “ recruté ” comme infirmière, en lui réimprimant une nouvelle mémoire. Fatale erreur. Je pense que le fait de la revoir a dû éveiller la mémoire de Thomas dans mon subconscient. Ensuite, j'ai dû m'évanouir et me réveiller dans l'esprit de Thomas. En voulant m'échapper du vaisseau, j'ai rencontré d'autres éléments familiers, comme, par exemple, le logo d'AirBlast que j'avais vu si souvent pendant le procès ou bien pendant mon “séjour” sur le Spint.
A force d'errer dans le vaisseau, parfois avec les souvenirs de Thomas, parfois avec ceux de Luc, je retombais sur Sarah, ce qui acheva de faire resurgir mes souvenirs. Ainsi, une sorte de barrière mémorielle (sans doute programmée par AirBlast) céda et mes deux identités, mes deux mémoires se mélangèrent pour se compléter, s'emboîter et résoudre ce formidable puzzle.
Maintenant, je n'ai plus qu'une seule chose à faire : fuir. Je sais qu'AirBlast m'attendra si je vais chercher Sarah. Je dois donc rejoindre directement le hangar de ce vaisseau, coûte que coûte, reprogrammer une navette-ambulance d'AirBlast, puis retourner sur Terre. Dès que je me réveillerais, je partirais sans attendre.
Pourtant, une dernière question subsiste. J'imagine que si AirBlast nous retient ici, ils se sont débrouillés pour faire croire à nos proches que nous sommes morts ... je me demande pourquoi, au lieu de me retenir prisonnier, ils ne m'ont pas véritablement tué.
vii
[j]
Je me réveille dans la chambre où tout a commencé, où, le premier matin, je suis redevenu Thomas. En fait, je n'ai fait que tourner en rond. Point de départ. On reprend à zéro. Point de fuite. Fuir !
Je sors discrètement dans le couloir en prenant soin de n'être vu par personne. Sarah est partie. Elle a dû aller prévenir un docteur qu'elle m'a vu marcher. Personne. J'y vais. Je cours dans le couloir et je vois les portes défiler sur les côtés. Ces fausses portes ... Qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Ce vaisseau-hôpital aurait-il été construit uniquement pour moi et Sarah ? Dans ce cas, comment se fait-il qu'elle ne s'en soit jamais aperçu, elle qui est infirmière ? Encore une question qui reste sans réponse.
Plus vite ! Je serais plus rassuré une fois que j'aurais quitté cet endroit ! Et j'aurais largement le temps de réfléchir par la suite. Me voilà à nouveau au bout du couloir. Au dessus du logo AirBlast, la lettre F m'indique le nom du couloir. Celui de ma chambre était FF8. Cela veux sans doute dire : chambre 8, couloir F et étage F ... ou aire F. Un peu plus loin sur la gauche, je trouve un nouveau couloir, dénommé E, où les chambres y sont numérotés FE30, FE29, FE28, FE27 ... Par curiosité, je m'approche ... encore des fausses portes !
Cette maison de fous me fait frissonner. Mais comment ai-je donc pu finir ici ? Peu importe ! L'important est de savoir comment je vais en sortir. Je continue dans le couloir. Je passe le couloir D ... je cours ... C, B, puis enfin, j'aperçois le bout du couloir. Un ascenseur. Je passe le couloir A. A côté de l'ascenseur, un grand panneau indique les étages. Je lis :
Étage F : Handicapé moteurs
Étage E : Centre neurologique ... non, plus bas ...
Étage C : Cafétéria/Administration ... encore plus bas ...
Étage A : Hangar, Livraison, Parking, Accueil des visiteurs ... c'est ça !
Plus une minute à perdre ! Je cherche le bouton de l'ascenseur un moment tellement je suis stressé. Le voilà. L'ascenseur ne devrait plus tarder. Je jette des coups d'oeil inquiets derrière moi. Toujours personne. Cet hôpital me semble vraiment désert.
Un craquement. La porte de l'ascenseur va s'ouvrir. Mais au lieu de se s'ouvrir comme une porte normale, en se découpant verticalement, celle-ci s'ouvre au milieu, en se repliant horizontalement vers l'extérieur, dans un souffle bruyant. La première chose que je sens est un vent froid et très sec qui se jette sur moi comme pour me happer. Puis, c'est une peur panique qui me glace les os. Mon coeur s'arrête de battre. Je manque de m'évanouir. Sueurs froides.
A la place de l'ascenseur, juste devant moi, juste derrière la porte que je viens d'ouvrir, s'étend une toile noire infinie, percée de milliards de petits points blancs. L'espace. Le vide intersidéral. Ma terrible phobie me reprend et la tête me tourne. Mais je lutte pour rester conscient. En face de moi, les étoiles tournent dans tous les sens. Je me retourne, et pris d'une soudaine nausée, je vomis contre le mur.
Je reprend mes esprits en clignant des yeux et en soutenant ma tête. La logique reprend le dessus sur la phobie. Je regarde cet horrible trou sur l'espace. De toute évidence, il n'y a pas d'ascenseur - en tout cas pas ici - cette fausse porte n'était en fait qu'un sas donnant directement sur l'extérieur. Impossible. J'aurais normalement dû être aspiré et la décompression brutale aurait fait sauter tout le vaisseau. Est-il possible qu'une sorte d'écran énergétique protège l'hôpital de ce genre d'incident ? Étrange ...
Je m'approche lentement de la porte en me tenant au mur, de peur que la pesanteur artificielle ne perde son effet si je m'éloigne trop du centre. J'arrive au bord de la porte qui s'est repliée. Je regarde vers le haut. Rien. Je dois être au dernier étage. Partout autour, l'espace s'étend infiniment autour de moi. Vertiges. Mes membres tremblent. Je recule et je regarde sous moi.
Non ... c'est impossible ... inimaginable ! Je sens que ce vaisseau va me rendre véritablement fou ! Il n'y a pas d'étages en dessous ... que du vide, l'espace ! Comment est-ce possible ? Un vaisseau spatial qui n'a qu'un seul étage ? Où ont-ils cachés les réacteurs, la salle des machines, le poste de pilotage ? Ce vaisseau n'a aucune logique. Il est parfaitement impossible !
C'est trop pour moi. Je sens une sorte de fièvre envahir tout mon corps. Puis tous mes nerfs se mettent à crier en même temps. Mais il est trop tard. Mes membres ne me soutiennent plus. Je plonge en avant, droit dans le vide interstellaire ...
viii
[j]
Le monde tourne autour de moi. Les étoiles tourbillonnent autour de moi dans tous les sens. La cloison extérieure du vaisseau défile rapidement. Je n'ai que vaguement conscience que je sombre dans le vide, dans un état semi-comateux. Ma chute semble sans fin. Puis, c'est le choc. Dur et froid. Brutal. Tout mon corps vibre sous l'assaut d'une intense douleur. Je reste un moment les yeux dans le vague, allongé sur le dos. La tête me tourne et un filet de sang coule entre mes lèvres. Je mets un petit moment à reprendre mes esprits et à réaliser que je ne réalise justement pas du tout où je suis. Il y a quelques instants, je tombais dans le vide et j'aurais dû passer à travers le supposé bouclier énergétique, subir une très forte décompression et exploser. Mais non, je suis là, en un seul morceau, et je respire ! Comment est-ce possible ? Et comment se fait-il que je sois tombé ? Dans l'espace, la pesanteur artificielle du vaisseau aurait dû être annulée ...
Je me mets difficilement debout et observe le panorama qui s'étend autour de moi. Je m'aperçois alors que les fils qui retenait mon œil gauche fermé ont cédé et que je peux à nouveau utiliser ma paupière. Je suis dans une salle gigantesque, si grande que je n'en vois pas l'autre extrémité. Au milieu, un gigantesque vaisseau spatial occupe toute la salle, soutenu par des piliers de béton. Notre vaisseau spatial. Beau déguisement. S'il était véritablement dans l'espace, on ne ferait sans doute pas la différence avec un vrai. Je regarde “l'espace” derrière moi. Une gigantesque ombre, la mienne, efface la constellation du Scorpion. Je regarde au-dessus de mon “vaisseau”. Un projecteur géant projette ces milliards de petits points blancs. Deux autres sont placés sous le vaisseau. Je suis dans un planétarium géant ultraréaliste.
La première question qui me vient à l'esprit est : qui a construit tout cela ? AirBlast ? Toute cette installation a dû coûter une fortune, mais ... ils ont les moyens ! Pourquoi ? Uniquement pour moi ? Uniquement pour conserver un secret ? Mais pas n'importe lequel ... un secret qui peut les faire tomber pour de bon ... Je prends soudainement conscience de mon importance : je suis sans doute le seul à le connaître !
Ce qui amène une deuxième question : comment sortir d'ici ? De là où je me trouve, je ne vois aucune porte. Mais j'imagine que la porte de cette salle ne doit pas se trouver loin de la porte du vaisseau. Grâce à une petite échelle, creusée dans la paroi du vaisseau, je remonte dans le sas et j'essaie d'observer le mur en face de moi, à la recherche d'une ouverture. Rien. Il doit bien y avoir une sortie !
C'est alors que je remarque, à ma droite, une grosse manette rouge. Aucune indication sur son utilité. De toute façon, je n'ai rien d'autre à faire ! J'approche une main tremblante et j'abaisse la manette, avant de me reculer vivement. Il ne se passe rien. Raté ! Je retourne à la porte du vaisseau pour regarder à l'extérieur quand un grand bruit, comme un déclic, se fait entendre. En bas, un pan de mur où sont projetées les étoiles se détache et se replie vers le haut, pour former une passerelle entre le mur et le vaisseau. Des rampes se déploient sur les bords. En face de moi, une porte extrêmement bien camouflée s'ouvre dans le mur et disparaît pour laisser place à un rectangle de lumière blanche éblouissante. La fameuse sortie !
Je fais un pas, me tenant d'une main à la barrière de la passerelle et cachant mes yeux éblouis de l'autre. Puis, je m'arrête, au milieu du pont improvisé. Puis, je regarde derrière moi. Puis-je abandoner Sarah ici ? Que lui feront-ils quand ils s'apercevront de ma fuite ? Je suis un moment tenté d'aller la rechercher, de retourner la chercher, mais, déjà, il me semble entendre des pas lointains qui résonnent dans le couloir, comme si une armée se lançait à ma poursuite ... Mon imagination, bien sûr, mais elle me ramène à la raison : je sais très bien que si je vais chercher Sarah, je ne sortirai sans doute jamais plus d'ici ! Je dois chercher de l'aide à l'extérieur et revenir ensuite ici, je n'ai pas d'autre choix !
A peine ais-je fais un deuxième pas sur la passerelle, qu'une voix semble se projeter sur moi pour me retenir, comme un grappin :
- Luc Ethiaol ?
Mon Dieu, cette voix ! L'instinct me dit de courir, mais mes jambes refusent obstinément.
- Ou peut être devrais-je dire ... Thomas Crow ?
Cette fois, mes jambes n'ont plus leur mot à dire ! Le frisson qui me parcourt le dos me pousse à croire qu'une arme est pointée sur moi, quelques mètres derrière. Je ne prends pas la peine de regarder derrière moi. Je pars en trombe, et je manque de trébucher et de m'étaler sur la passerelle. Je ne suis qu'à quelques mètres de la porte quand j'entend le désagréable sifflement d'une flèchette qui vient se planter directement dans ma nuque. Le temps semble soudain se ralentir et, dans un dernier effort pour atteindre la porte, je m'effondre sur le sol, les muscles crispés.
Un main musclée me soulève et me retourne sur le dos. Dans un dernier éclair de conscience, je vois celui qui vient de me foudroyer. Lui ? Ici ? Mais bien sûr, c'est la dernière pièce du puzzle ...
ix
[j]
Leur fléchettes soporiphiques ne me réussissent décidément pas du tout ! Je reprend conscience avec un affreux mal de crâne. Le décor flou commence à s'éclaircir. Je suis dans une sorte de salle peu installée, comme si elle venait juste d'être aménagée, ou comme si son propriétaire changeait souvent de place. J'ai l'impression d'être sur un plateau de cinéma. Des cartons s'entassent dans tous les coins. Une grande plaque de fer posée sur deux traiteaux sur le bureau. Dessus, est posé un ordinateur qui semble véritablement obsolète. De nombreux fils électriques parcourent toute la salle, dont certains viennent jusqu'à mon fauteuil ... mon fauteuil ?
J'ai la désagréable sensation d'être assis sur une chaise électrique. Des lanières de cuir m'entourent les chevilles, les cuisses, le bassin, les poignets, les coudes, la poitrine, et une dernière m'enserre le front. Ils n'ont vraiment pas envie que je m'échappe ! Comme quand j'étais paralysé ... C'est trop bête, j'étais si près de la sortie ! Je me demande d'ailleurs ce que j'y aurais trouvé ...
Le son d'une porte qui s'ouvre et le bruit de pas résonnant sur le sol en béton me tirent de mes pensées. Un homme passe devant moi. Il porte une sorte d'uniforme, deux armes, une vrai, un pistolet antique, et un autre, un long fusil à lunette, la fameuse arme qui lance les petites flèchettes. C'est en effet l'homme qui m'a tiré dessus dans le couloir qui se tient maintenant devant moi.
Ivan. Bien sûr. Ce ne pouvait être que lui ! Moi, en paralysé amnésique, Sarah, ma femme, en infirmière pour s'assurer que je ne recouvre pas la mémoire et enfin, Ivan, en agent de la sécurité, pour me rattraper, des fois qu'une envie de me dégourdir les jambes me prendrait ... Il faut que j'arrive à le convaincre ! Si la vue de Sarah a pu me redonner la mémoire, alors je peux sûrement y arriver avec Ivan !
Je veux l'appeler mais ne sort de ma gorge qu'un long „iiiiii“ qui finit par n'être qu'un vague son étouffé. La douleur me donne l'impression qu'on me transperce la gorge de bas en haut avec un long couteau, ou peut-être qu'on me tranche les cordes vocales à coup de ciseaux à ongles ...
Ivan me regarde, amusé.
- N'essayez pas de parler, vos cordes vocales ont été paralysés pendant un long moment.
Il disparait dans un petit local à droite et quand il réapparait, il porte une longue blouse blanche et une petite tasse fumante qu'il porte à mes lèvres.
- Buvez, cela devrait vous faire du bien.
Je sens le liquide sans goût et brûlant couler le long de ma gorge et l'irritation disparait agréablement. Mais, peu après, je pars dans une violente quinte de toux et ma gorge vibre comme une contrebasse. Après une seconde gorgée de liquide, je me sens mieux. Ivan reprend la tasse et la pose sur un tas de cartons derrière lui.
- Vous vous sentez mieux ?
J'articule avec difficulté :
- Ivan ? Pourquoi me vouvoies-tu ?
- Je n'ai pas l'habitude de tutoyer les gens que je rencontre pour la première fois, me répond-il avec un grand sourire.
Moi, je ne souris pas du tout. Je le regarde comme si j'étais devant un fou qui m'annonçait qu'il allait monter sur la fenêtre, étendre les ailes et s'envoler. Mais soudain, son sourire naïf m'éclaire.
- Ivan ! Ils t'ont effacé la mémoire !
Il part alors dans un grand rire. Son regard est celui d'un fou. Après avoir repris son souffle, il me regarde, l'air hilare.
- Oh non, mon ami, ce n'est pas moi qui ait la mémoire effacée, crois-moi !
- Ivan, il faut que tu me crois ! Je ne suis pas Luc Ethiaol, je ne suis pas le chasseur de primes amnésique que tu crois garder ! Je suis Thomas Crow, je suis avocat, et on m'a effacé la mémoire ... et à toi aussi !Toi aussi, tu savais pour AirBlast, pour l'attentat, c'est même toi qui es venu m'en parler, et toi aussi, ils t'ont effacé la mémoire ! C'est pour ça que tu ne te souviens pas de moi, c'est pour ça que tu crois être ce que tu n'es pas ! Tu ... ils ...
Je m'arrête, car je vois des larmes couler sur ses joues. Il a l'air ému.
- Ça marche, ça marche, murmure-t-il faiblement.
Je me sens soudainement tomber très bas. Mais alors vraiment très bas ...
- Quoi ? Qu'est ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui marche ?
Ivan a retrouvé son grand sourire d'enfant.
- J'ai réussi ! Et ... je sais que je ne devrais pas, mais ... je suis trop heureux pour garder tout ça pour moi ... comme vous m'avez beaucoup aidé, je dois vous en faire part ... mais je n'ai pas beaucoup de temps ... alors, je vous laisserai me poser trois questions !
Silence.
- Allons, faites vite !
- Euh ... je ...
- Oui ?
- hum ... que m'arrive-t-il ?
- Oh ! Excellente question ! Pour commencer, laissez-moi vous exposer la situation : nous sommes aujourd'hui le 14 juin 1998 et nous nous trouvons actuellement à 60 mètres sous terre.
- Non, c'est impossible ! Ce n'est pas vrai ! Je ...
- Laissez-moi terminer, enfin ! Donc ... je suis Ivan Cavlas, je suis un savant , un expert de la mémoire. Je recherche ses secrets, son fonctionnement, je cherche à rendre la mémoire aux amnésique et je n'arrivais jusqu'ici qu'à l'effacer. Mais maintenant, j'arrive à écrire la mémoire, et aujourd'hui, j'ai même réussi à l'écrire, l'effacer puis à la faire revenir, et même à en mélanger deux !
Je ne disais plus rien, je le regardais effrayé. Lui regardait dans le vide, comme s'il présentait ses expérience à une conférence, devant un public immense.
- Et c'est vous, Thomas, vous, Luc, qui avez été le sujet principal, le centre de cette expérience. Car Luc Ethiaol, Thomas Crow, sa femme, sa fille, AirBlast, tout a été inventé, tout a été fabriqué dans votre mémoire, l'univers, les gens et seulement pour cette expérience ! Hier au soir, Thomas Crow et AirBlast n'existait pas, c'est en vous réveillant ce matin que ce monde que j'ai moi-même créé de toute pièce, a pris vie dans votre esprit !
Je ne veux pas en entendre plus :
- Mais c'est impossible ! Je me souviens pourtant d'avoir vécu ma vie, d'avoir été à tel ou tel endroit, d'avoir épousé ma femme, de ...
- Non, c'est faux ! C'est faux ! Vous vous souvenez uniquement de ce que je veux que vous vous souveniez ! De ce que je vous ai implanté et rien d'autre ! D'ailleurs, de qui vous souvenez vous, à part des personnes que vous avez croisé aujourd'hui ?
Je me creuse la tête afin de trouver la personne à citer qui ferait le meilleur exemple. Pourtant, plus je cherche, plus j'ai l'impression que ma mémoire s'effiloche. Sarah, Ivan, moi ... et qui d'autre ? Soudain, l'exemple parfait me saute aux yeux.
- Ma fille ! Alice !
- Votre fille ? Votre fille ! Votre pauvre petite Alice ? Celle qui a sauté avec le Spint ? BOUM ! Explosée la petite Alice ! Mais dites-moi, si vous l'aimiez tant, votre petite, pourriez-vous au moins me donner la couleur de ses cheveux ?
Silence de mort. Bien sûr que je le peux ! Oui, bien sûr ! Ses cheveux ? Trop facile ! Ils étaient, voyons voir ... blonds, comme moi ... non plutôt bruns comme ceux de sa mère ... Bruns ? Marrons ? Chatains ? Non ! Ses yeux ? Verts ? Bleus ? Marrons ? Etait-ce bien une fille, d'ailleurs ? Ou un petit garçon ? Ai-je vraiment eu des enfants ? Une femme ? Sarah ? Plus j'essaie de me souvenir, moins j'y arrive, comme si mon passé s'effaçait au fur et à mesure que je le poursuivais. Je vois déjà Ivan afficher un grand sourire de triomphe, en réponse à mon mutisme.
- Et Sarah ? Qui est-elle ?
Ivan semble déçu de recevoir une question plutôt qu'une réponse, mais son plaisir pervers d'expliquer ses expériences reprend le dessus.
- Sarah ? Et bien, c'est une deuxième cobaye. Je n'en ai que deux, elle et vous.
- Mais moi, qui suis-je ?
Voila la question qu'il semblait attendre depuis le début.
- Mais vous n'êtes personne, Monsieur Crow. Aujourd'hui, vous êtiez à la fois Thomas Crow et Luc Ethiaol, mais hier, vous étiez Napoléon Bonaparte, avant hier, un agriculteur russe pendant la révolution, mais vous avez aussi été Marylin Monroe, un chanteur de Hard Rock, Hitler, et j'en passe !
- Mais ... qui suis-je vraiment ?
- Vous ne comprenez donc pas que c'est votre mémoire qui fait votre identité ? Pas de mémoire, pas d'identité ! Vous n'avez toujours été que „personne“ ou „quelqu'un d'autre“. Vous avez plusieurs identités ou vous n'en avez aucune. A vous de voir.
- Mais avant toutes ces expériences ! Je devais bien être quelqu'un, non ? Avoir une famille, une histoire, une mémoire, une identité, une ...
Ivan m'arrête d'un geste de la main.
- Bien sûr ! Nous avons tous une vie, une mémoire, une histoire. Mais qui vous dit qu'elle est vraie ? Qu'est-ce qui vous prouve que moi-même, ma mémoire est vraie ? Peut-être que tout ce qui s'est passé depuis une demi-heure, peut-être que notre discussion et tout ce qui la précède n'est qu'un souvenir qui nous a été implanté à tous les deux mais qui n'a en fait jamais véritablement eu lieu ! Peut-être que des gens au-dessus de nous, des dieux - qui sait ? - mène sur nous des expériences comme j'en mène sur vous ! Tout ce que je suis sûr de savoir, c'est que j'ai toujours voulu connaître le secret de la mémoire, et que c'est mon destin. Je suis le mien. Contentez-vous de suivre le vôtre !
“Et maintenant, reprend-il, nous avons largement dépassé les trois questions que je vous avais autorisées, si vous voulez bien m'excusez, j'ai du travail.
Je le vois alors se diriger vers son ordinateur.
- Non, attendez ! J'ai encore des questions, je veux savoir ! Revenez !
Il se retourne vers moi en souriant.
- Quelle importance ? De toute façon, dès demain, vous aurez tout oublié de cette vie là et vous ne vous souviendrez plus jamais des réponse que je vous aurai données ...
- Peu importe ! Je veux savoir ! Ne me laissez pas !
Toujours souriant, Ivan se tourne vers son ordinateur et pianote sur quelques touches. Dès cet instant, je sens une violente migraine. J'ai l'impression que ma tête s'est brisée et que ma mémoire s'en échappe comme une fumée légère ...
Non ! Je veux me battre et me souvenir ! Je veux savoir, savoir d'où je viens, savoir qui je suis, savoir où je vais. C'est plus fort que moi, il faut que je sache ! Je veux savoir ce qu'il y a après le noir. Je hais le noir. Je l'ai toujours haï. Je cherche le blanc rassurant, amical, mais je ne vois plus rien. Rien que du noir. Le noir m'environne, m'enveloppe, m'étouffe, alors que mes dernières pensées s'évaporent. J'ai peur.
Noir.faut que je sache ! Je veux savoir ce qu'il y a après le noir. Je hais le noir. Je l'ai toujours haï. Je cherche le blanc rassurant, amical, mais je ne vois plus rien. Rien que du noir. Le noir m'environne, m'enveloppe, m'étouffe, alors que mes dernières pensées s'évaporent. J'ai peur.
Noir.
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