Le Cahier Noir

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Red

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Toulouse (France)

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Texte publié
le 6 février 2007


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voyage lys ciseau psychiatrie astral

Le Kimono entrouvert



Je ne savais pas trop où j’en étais, et j’avais envie de vomir. Le menton collé au carrelage, j’avancai à quatre pattes jusque devant le lit où une fille était étendue sur le coté, les yeux grand ouverts.

  Elle portait un caleçon d’homme et une veste en kimono mauve, rien d’autre, et dont les longs plis mangés d’ombre descendaient jusqu’à ses hanches enroulées sur elles-mêmes. L’embrasure du kimono, décorée de motifs de libellules, découvrait largement son sein gauche et la moitié supérieure de son ventre nu. Sa peau blanche avait l’air de crème, entre les pans de tissu.

  Ses yeux clignaient à peine. Je n’étais pas certaine qu’elle puisse me voir, mais j’étais moi-même si mal fichue qu’il m’était difficile de savoir quoi que ce soit – sans parler de réfléchir posément. J’étais comme immergée, tu sais, la chambre un carrefour nocturne, une piscine, six surfaces traversées de courants fantastiques. La pression ambiante écrasait mes epaules. Des papillons bleuâtres dansaient tels des taches d’ épuisement tout autour du lit. C’étaient d’étranges créatures – des papillons aquatiques ! – qui luisaient faiblement, dilués en leurs contours comme des gouttes d’encre tombées sur une aquarelle. Sous ce filtre mouvant, on eut dit que la fille était secouée de spasmes, qu’elle suffoquait en avalant sa langue.

  Il n’en était rien, je savais au moins ça. Il n’en était rien, elle reposait immobile, mais ça n’empêchait ma sensation de malaise. Si elle mourrait, ou quelque chose comme ça, est-ce que ce serait ma faute ? Mes pensées en bancs de méduses, impossible à choper sans brûlure, mais j’avais pris ma lanterne, l’anse chaude serrée au creux du poing.

 

  Le truc, c’est de descendre les escaliers dans le noir en feignant de dormir.

  Tu abaisses le capuchon sur ton visage pour bien te confondre dans l’obscurité, tu fermes les yeux et tu descends marche par marche, le plus lentement possible… mais non sans avoir caché la lampe sous ta cape. La lueur doit être faible, un cercle d’or difficilement perceptible, mais definitivement allumée. Si tu te plantes pas – si tu ne finis pas par croire à ton propre mensonge – alors attention à ne pas te faire remarquer. Il faut descendre tout doucement, palier par palier, avancer à la somnambule, en pensant au moins de choses possible. Surtout, pas de vagues. Si ton coeur bat trop fort ou trop vite, alors la chose l’entends et arrive, elle souffle ta lampe, game over, retour à l’envoyeur. Moi, je fais semblant de dériver. Mon secret, c’est le long monologue absurde : je dévide les mots sans ordre ni structure, blablabla, un peu de tout, blablabla, un peu de n’importe quoi, tout ce qui me passe par la tête. Lorsque le flot semble sur le point de tarir, alors je bois une gorgée à la source qui suinte le long des murs. Et ça repart, blablabla, je descends, je descends.

  Un autre risque, ce sont les bruits qu’on entend dans le noir. Ca peut être l’écho d’un fracas, un cri suraigu, un appel. Une fois, un petit garçon qui pleurait, ou ce type qui braillait en langue étrangère. Il ne faut pas y prêter attention. Pas de curiosité. Si tu commences à t’intéresser aux ténèbres, ta lampe s’allume toute seule, elle magnifie les sons et flag ! Terminée la balade. Mieux vaut rester dans le noir, blablater en longeant les murs. Tout au bout des escaliers, une derniere marche. Tu sautes et enfin t’es dehors. C’est là qu’il faut sortir la lampe, très vite, l’amplifier de toutes tes forces.

 

  Je n’avais pas beaucoup de forces – fichus médocs ! – alors ma lampe brillait peu. Suffisamment pour éclairer la pièce, en tout cas, la fille sur le lit, ses yeux grands ouverts, cheveux répandus en rivière. Il y avait un verre d’eau sur la table de nuit.

  _Heee-oooh…l’appelai-je, mais elle ne manifesta aucun signe de reconnaissance.

  J’aurais voulu essayer une nouvelle fois, mais j’avais trop mal à la tete. Je sentais bien qu’il y avait un problème quelque part. D’abord, qui étais-je ? Je le savais presque, presque, mais ma lampe bien trop faible. La fille avait l’air familière, j’étais quasi certaine qu’il s’agissait de ma soeur aînée.

  Puis un type entra dans la piece et je roulais dans l’ombre, rapilotée sous une chaise. T’es qui, toi ? me demandai-je. T’es qui ? T’as vraiment une drôle de tête. Le type marcha directement jusqu’à la table de nuit, attrapa une paire de ciseaux entre le verre et la lampe, la brandit d’un geste triomphant : Aha !

  Les extrémités des lames jetèrent dans l’ombre deux étoiles qui s’échappèrent près de moi dans l’ombre, terrifiées. Venez, venez petites. On va se cacher ensemble. Les étoiles des ciseaux étaient de vif-argent. Elles entrèrent au creux de mes paumes en crissant, ça faisait mal mais c’était bon à la fois, je sais pas trop comment te dire…

  _Putain, y’a vraiment rien à faire…dit le type en s’asseyant sur le lit, les ciseaux entre les doigts.

  Il pouvait avoir une vingtaine d’années. Son crâne était rasé de près. Il avait les yeux noirs sous de petites lunettes d’intello qui juraient avec ses fringues, le tatouage à son épaule, et que je ne pouvais pas lire, parce que tout ondulait. Presque distraitement, il saisit entre ses doigts une mèche des cheveux de la fille, la trancha d’un petit clic. Clic, fit ma gorge, et la fille cligna seulement des paupières.

  _Où tu t’es coupée, cette fois ? demanda-t-il.

  Elle s’était coupée au ventre, je le voyais, maintenant. Par le kimono entrouvert, de longs filets sanglants, et qui dessinaient la lettre T. Longs, pas larges. Ce n’était pas très grave.

  Le type aussi venait de remarquer. Il s’agenouilla au pied du lit, écarta légèrement les pans du kimono. Un soupir hors de sa bouche vint troubler les volutes et j’eus soudain très froid. Les étoiles de ciseaux, au creux de mes paumes, frétillèrent comme de petits poissons douloureux.

  _C’est beau, dit-il finalement. C’est beau. On dirait des roses. Je vais aller chercher l’appareil photo. Surtout, tu ne bouges pas d’un centimètre.

  Il y avait peu de risque, me dis-je.

 

  Lorsqu’il revint, il s’agenouilla de nouveau. Il tenait dans ses mains un appareil sophistiqué et, entre deux doigts, une fleur blanche dont j’ignorais le nom. Une de ces fleurs très longues, avec des petites têtes dansantes à l’interieur du ventre, tu sais ? Des têtes dorées, les poussins les plus minuscules du monde. A chaque flash de l’appareil, les étoiles remuaient au creux mes paumes, remontaient jusqu’au bout de mes ongles. Moi, j’en avais un peu marre de rester là sous la chaise. J’aurais voulu chercher dans la pièce des indices. Surtout, j’aurais voulu que le type s’en aille. Mais il restait.

  Après avoir pris ses photos, il ramassa la fleur, la promena sur la plaie béante de la fille.

  _C’est beau, bébé, c’est beau, murmurait-il. C’est ok d’etre cinglee quand on est si belle. C’est ok, bébé. Je ne suis plus faché, plus faché du tout. Je t’aime plus que la vie-même.

  La pointe de sa langue caressa un pétale de fleur sanglante qu’il déposa ensuite dans ses cheveux, comme on offre une prière. Photos. Photos. J’étais à peu pres certaine qu’il avait une érection, c’était comme si je pouvais la sentir. Elle grandissait dans l’ombre, appelant d’autres menaces.

 

  _C’était pour quoi, ce coup-ci, bébé ? Tu peux me répondre?

  Est-ce qu’il pleure ? me demandai-je soudain, stupéfaite. Non, il ne pleurait pas. Mais presque. Toute la pièce dansait dans le flou mais ses pupilles nettes. Vampire ! Vampire ! criai-je, mais il ne pouvait pas m’entendre.

  _C’est à cause de ce que j’ai voulu qu’on fasse avec Nicolas ? C’est à cause du baiser, tout ca ? Mais c’est fini, ca, chérie, tu sais bien. Rien dont tu n’aies pas envie.

  Je voyais bien les images. Elle avait eu l’air, entre les deux frères, d’un petit crabe. Mais ce n’était pas ça.

  _Ou alors c’est à cause de ce que Marta t’a dit ? Que tu ne pouvais pas devenir un ange ? Faut pas écouter cette salope, ma puce, et encore moins quand elle est défoncée. Elle est jalouse de toi, c’est tout. Bien sur que tu peux devenir un ange, bien sur. D’ailleurs, tu en es déja un. Mon ange. Et tu verras, sur les photos…

  Est-ce que Marta était sa jeune soeur ? Un doute affreux me serrait soudain la gorge. Et si j’étais Marta ? Pourvu que je ne sois pas cette salope de Marta, pourvu…mais la fille entrouvrit la bouche.

  _Non, ce n’est pas a cause de Marta.

 

  Son bras se déroula lentement hors de la manche du kimono. Le serpent blème au jardin se promène, pensais-je, et comme c’était étrange de la voir enfin remuer, comme un tableau qui s’anime. La fleur glissa sous une mèche de sa cheveulure lorsqu’elle attrapa la paire de ciseaux au pied du lit, entre le pouce et l’index. Presque distraitement, elle commenca à jouer avec. Les étoiles dans mes paumes étaient toutes excitées. Chut, leur dis-je. Chut. Je veux entendre ce qu’elle va dire.

  _C’est à cause de la fête des mères, dit-elle.

  Ma lampe jeta un éclair affreux et s’éteignit presque. J’avais mal à la tête. Les étoiles – vous êtes si gentilles ! – me prêtaient leur lumière, brûlaient plus fort pour me soutenir. Trop de papillons dans l’air liquide.

  _La fête des mères ? Mais c’est pas la fête des mères, ma puce… T’es déboussolée dans le temps…

  _Tu ne comprends pas, dit encore la fille. Cette scène s’est déja passée.

  Il froncait les sourcils.

  _Ta mère est un monstre, bébé, mais c’est fini, maintenant. C’est fini, il faut laisser tout ca derrière…

 

  Sale petite garce, entendis-je soudain en haut des escaliers. Derrière moi, dans l’ombre, certains échos déjà filaient ma trace, j’avais oublié. Je n’étais pas en position de force. Et ma lampe clignotant sans cesse. Petite garce. Je te sécherai. Je te sécherai par terre. Je te casserai la tête sur le carrelage. Parlait-elle au futur ou au conditionnel ? La cruciale présence ou absence de ce s en fin de verbe m’oppressait. Elle m’aimait plus que la vie-même mais il y avait dans sa voix un timbre de jouissance qui me coupait le souffle. Lentement, ses doigts verrouillés sur ma carotide, boum ! Serrer. Elle me casserait la tête par terre, me la briserait comme un oeuf, lechèrait le liquide jusqu’à ce que tout fut sec. Vampire ! Vampire ! pleurai-je.

  La fille promenait la lame des ciseaux au travers de ses paumes lisses, pressa soudain la pointe au coeur de la pulpe rose. Je me sentis mieux l’espace d’un moment. Des fleurs blanches, encore. Des fleurs sanglantes. Donne-moi des étoiles, bébé. Elle pressa plus fort et je pus enfin respirer.

  _Arrête ça, dit le type sans faire mine de lui prendre les ciseaux.

  Lui aussi jouissait, je le savais. Je t’ai déja rencontré, vampire ! lui lançai-je à la tête, enhardie, mais il ne m’entendit pas.

  Le visage de la fille n’exprimait rien. Lorsque le type sortit enfin des cigarettes de son jean, il lui en alluma une et elle tira dessus sans que son visage ne bouge. Deux nouveaux filets sanglants glissèrent hors du nid de son nombril lorsqu’elle expira. Je me sentais mieux, maintenant. Et la fumée clarifiait la pièce.

 

  _Cette scène s’est déja passée, répéta-t-elle à la fin d’une bouffée, l’air infiniment lasse. A l’hopital psychiatrique, quand j’avais treize ans. Je ne mangeais plus rien. Je me coupais aussi les cuisses et d’autres fois je partais completement, bye bye. Bye bye, et je vais où je veux, tu me suis ?

  _Tu m’as raconté tout ça, bébé. Mais c’était une bénédiction, pas vrai ? Je veux dire, on a pu se rencontrer.

  _Non, ça, c’était plus tard. Un autre hôpital.

 

  Dans un soupir, elle jeta les ciseaux par terre. Mes étoiles s’éteignaient. Non, non, ne partez pas, les conjurai-je, mais d’autres images apparaissaient maintenant, des images qui me faisaient peur. Je m’en fous, pensais-je. Je m’en fous parce que j’ai des ailes. Ma lampe brillait d’une lumiere différente, un halo pétillant d’étincelles.

  _Je m’en fous complètement, de Marta, dit encore la fille qui lentement s’effacait, et son kimono entrouvert. La fleur rougie tomba dans les draps. Je m’en fous parce que j’ai des ailes. Quelque part, ailleurs, je fais ce que je veux, et les monstres peuvent bien courir pour me rattraper.

  J’étais bien d’accord avec elle. J’étais d’accord, courrez. Courrez voir et venez boire. Je n’en ai rien à faire. Vos médocs et vos chambres, allez-y, balancez vos questions. Bois ma cervelle sur le carrelage, si ca te chante, tu peux bien lécher mes plaies. Prenez, et buvez-en tous ! Tristesse et beauté, source ou les betes viennent boire, au fond des jardins entrouverts. Trop de papillons emmelés. Sans moi, ton monde sans lumière. Sans moi, tes ténèbres absurdes.

  _Je comprends rien à ce que tu dis, bébé.

  _Le truc, dit-elle seulement, c’est d’emporter une lampe.

  truc, dit-elle seulement, c’est d’emporter une lampe.

 



Les forums du cahier noir



Posté le 8 février 2007 à 22h03

Flèche Message n°25425

Avatar de Tijuana

Tijuana

Membre tijuanesque

690 messages



En fait, je me souviens que dans tous tes textes, tu utilisais le _ au lieu du - !

 

  J'adore les dialogues, je suis moins rentrée dans le reste. Je ne suis pas trop sûre d'avoir compris, et puis Mozart en musique de fond, ça ne correspondait pas du tout, c'était pas assez euh sale.



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Wé, chépas, bof.


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Posté le 9 février 2007 à 10h19

Flèche Message n°25431

Avatar de Halv

Halv

Membre éteint.

4529 messages



En fait, je me souviens que dans tous tes textes, tu utilisais le _ au lieu du - !

 

  C'était pas "le roy en jaune" qui faisait ça ?

 

  J'ai adoré.



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I'm not sleepy and there is no place I'm going to


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Posté le 9 février 2007 à 19h30

Flèche Message n°25465

No avatar

karman

Membre heureux (se)

221 messages



Moi j'aime bien l'idée qu'on ne comprenne pas tout justement.

  On prend le point de vue de cette fille qui à l'air...pas tout à fait nette. ( l'idée qu'elle ne se rappelle meme plus si c'est elle dont on parle m'a plu aussi!). Et ses divagations rendent tout poétique (meme le pire)...Enfin suffit de lire

 

  Moi aussi j'ai adoré^^!



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Posté le 20 février 2007 à 02h33

Flèche Message n°25881

Avatar de Ulrak

Ulrak

Membre innocent

185 messages



On dirait une nouvelle fantastique. Une histoire de double (j'adore les histoires de doubles). Quelque chose de viscéral, aussi. Et puis l'évidente possibilité de la folie, sans qu'on puisse être sûr de comprendre qui est fou. Le lecteur, sans doute. Mais bon, je n'avais pas du Mozart en musique de fond (merci, Tijuana, pour le conseil).

 

  Que du trés bon, quoi.



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Sex, nuts and rock'n roll


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Posté le 20 février 2007 à 03h58

Flèche Message n°25882

Avatar de Red

Red

Membre Renaclerican

2759 messages



Ces commentaires me donnent presque envie d'expliquer l'histoire, mais ce serait comme tricher (alors je me retiens). Je suis contente pourtant que, meme flou ou incomplet, le message parvienne a passer.



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Monarch of all I survey, I own the whole earth.


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Posté le 28 février 2007 à 13h23

Flèche Message n°26244

Avatar de karkoff

karkoff

Membre

1437 messages



Merci de nous faire partager ce .... texte.



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Je veux un chat-tartine !


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» Commentaire du texte Le Kimono entrouvert de Red


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